Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
B

Belgique (suite)

Regard sur les siècles anciens

L’opportunité d’un exposé de la littérature en Belgique mené à part de l’histoire générale des lettres françaises n’apparaissant guère qu’à partir de l’époque où les écrivains belges ont pris conscience de leur particularité, soit vers le troisième quart du xixe s., c’est surtout pour obéir à un scrupule géographique que nous commencerons par esquisser à grands traits le destin littéraire de ces régions belgiques où depuis le haut Moyen Âge la culture clérico-courtoise, puis humaniste ne se distinguait guère de l’ensemble de la culture du Sud. Comme l’écrit Gustave Charlier, « dès le Moyen Âge, c’est le français qu’écrivent ces régions, et si leurs œuvres littéraires gardent une nuance dialectale assez prononcée, c’est l’effet de leur éloignement de Paris, et non d’une intention régionaliste qui était loin de la pensée des auteurs ». Non seulement le Hainaut, Namur et Liège parlent et, éventuellement, lisent français, mais il en est de même de la noblesse et de la bourgeoisie riche du comté de Flandre et du duché de Brabant, en attendant que les ducs de Bourgogne, au xve s., fassent de leur cour des Pays-Bas un centre de culture. Dès le ixe s., bien avant l’éveil de la narration épique, la région wallonne avait produit des poèmes d’inspiration religieuse comme la Cantilène de sainte Eulalie et peut-être la Vie de saint Alexis, qui est le premier beau texte narratif de langue française. Nous citerons aussi le Poème moral, composé vers 1200 dans la principauté de Liège, célèbre alors par ses écoles, et dans lequel se trouve traité avec un réalisme gauche et parfois puissant le motif du Jugement dernier et des tourments de l’enfer.

Il faudrait étendre la notion géographique de Belgique à toute une zone devenue dans la suite politiquement française, ou bien donner valeur de certitude à des hypothèses encore en suspens pour annexer telle chanson de geste au patrimoine littéraire belge. On retiendra du moins la part qu’occupe l’Ardenne dans les aventures de Renaud de Montauban et des quatre fils Aymon. Quant au cycle dit « de la Croisade », il est probable qu’il a pris naissance sur le sol belge au xiiie s., et c’est vers la fin du même siècle que le trouvère Adenet le Roi (v. 1240 - v. 1300), qui vivait à la cour du duc de Brabant, écrivit les poèmes d’inspiration épique des Enfances Ogier et de Berthe au grand pied, ainsi qu’un long roman d’aventures, Cléomadès. Dès le siècle précédent, des coryphées du roman arturien, Gautier d’Arras, Jean Renart et le célèbre Chrétien de Troyes, avaient trouvé dans les comtes de Flandre et de Hainaut des protecteurs attentifs, et c’est en Hainaut que fut écrit, au début du xiiie s., ce léger chef-d’œuvre de la narration médiévale qu’est la chantefable d’Aucassin et Nicolette : fraîcheur de sentiment, naïf exotisme et vivacité conteuse en font la trame. On pourrait aussi rappeler quelques fabliaux de la même région, ainsi que les chansons courtoises de Gontier de Soignies. Mais un des genres les plus en faveur dans ces contrées à la fin du Moyen Âge sera l’histoire, telle du moins qu’on la concevait alors. Remarquable est la prose impartiale et vive des Vraies Chroniques du Liégeois Jean le Bel (v. 1292-1370). Dans le même xive s., son compatriote Jean d’Outremeuse (1338-1400) usera du vers pour sa Geste de Liège et de la prose pour le Miroir des histoires. De cette époque encore est le Miroir des nobles de Hesbaye de Jacques de Hemricourt (1333-1403). Le chroniqueur le plus fameux de tous est sans conteste Jean Froissart (1337 ? - apr. 1400), qui fut protégé par Philippine de Hainaut, reine d’Angleterre, et par Venceslas de Brabant. Pour son importance d’écrivain ainsi que pour ses itinéraires méridionaux, il convient toutefois de l’abandonner à la littérature de France — et sans doute faudrait-il en faire autant de Philippe de Commynes, qui passa du service des ducs à celui des rois. Avant lui, Georges Chastellain et Jean Molinet avaient consigné les faits et gestes des ducs de Bourgogne. Ceux-ci reçurent à leur cour plus d’un écrivain français du temps, comme Antoine de La Sale, et c’est dans leur entourage que fut rédigé l’allègre recueil des Cent Nouvelles nouvelles, dont il reste permis de rêver que l’auteur inconnu fut un Belge... Enfin, n’oublions pas qu’aux Pays-Bas, comme ailleurs, ce fut le temps des « grands rhétoriqueurs » et des représentations théâtrales à fastueux spectacle.

Pendant toute cette époque, qui voit bientôt s’y introduire l’imprimerie, l’humanisme se développera dans les provinces belges. Erasme y fit plusieurs séjours, et c’est grâce à l’un de ses disciples que fut fondé dès 1518 le Collège des trois langues, embryon de l’illustre université de Louvain. Un instant submergée par les auteurs latins (le fameux humaniste Juste Lipse [1547-1606] ou le gentil poète Jean Second [1511-1536]), la littérature en langue vulgaire reprend de l’éclat avec Jean Lemaire de Belges (1473 - apr. 1520), écrivain aux dons variés, qui passe des Épîtres de l’amant vert à l’ample roman en prose des Illustrations de Gaule et singularités de Troie avant de se révéler fervent humaniste dans sa Concorde des deux langages. On songe à Du Bellay... Nous voici au temps de la Pléiade, laquelle connut d’ardents disciples septentrionaux en Charles Utenhove (1536-1600), Louis Des Masures (v. 1515-1574) et surtout le ronsardien Alexandre Van den Bussche (1535 - av. 1589), qui signait ses vers Sylvain de Flandre. De plus de poids apparaîtra la contribution aux lettres françaises, en cette fin de siècle troublée par les persécutions, les révoltes et la polémique religieuse, de l’écrivain de race que fut Marnix de Sainte-Aldegonde (1540-1598), lutteur dont la passion s’arme de moquerie dans son Tableau des différens de la religion (1599).

Les deux siècles qui suivent vont se traîner sous l’éteignoir. Les périodes dites « espagnole » et « autrichienne » n’ont donné aucune chance dans les Pays-Bas à une floraison classique, et il faudra attendre la fin du xviiie s. pour assister dans ce désert au surgissement paradoxal d’un des plus jolis exemplaires de l’esprit classique qui s’amenuise en esprit tout court... Tout court, mais jamais à court chez ce prince Charles Joseph de Ligne (1735-1814) ! Non content de s’être dépensé abondamment de Paris à Vienne dans l’étincellement des causeries ainsi qu’en d’innombrables lettres (dont les Lettres à la marquise de Coigny), cet esprit, qui tient de Voltaire, uni au tempérament d’un Casanova grand seigneur, remplira les touffus Mélanges militaires, littéraires et sentimentaires (1795-1811) auxquels s’intéressa Mme de Staël. Mais, enfin, par son style de vie et d’écriture comme par sa tournure d’esprit, ce noble belge au service autrichien n’a rien qui le distingue de la France voltairienne et cosmopolite de son temps. Non, la littérature belge ne montre pas encore ici le bout de l’oreille, non plus que quelques années plus tard entre les feuillets des fables du baron de Stassart (1780-1854), fonctionnaire de l’Empire et disciple de Florian... Va-t-elle naître après 1830, dans le jeune État un peu artificiellement créé ? Certes, l’ambition de doter la nouvelle patrie de lettres qui soient à elle fera apparaître des œuvres à sujets nationaux, comme les Gueux de mer d’Henri Moke (1803-1862), mais, littérairement, ce n’est là qu’un roman à la Walter Scott (comme, bien plus tard, la Cité ardente d’Henry Carton de Wiart). Et les poètes lyriques ne croiront pouvoir échapper à l’imitation française qu’en imitant le romantisme germanique, comme le firent Edouard Wacken (1819-1861) et André Van Hasselt (1806-1874). Cependant celui-ci, qui, avec ses Études rythmiques, chercha à faire passer dans le vers français les effets de la métrique allemande, n’a pu résister à l’influence d’Edgar Quinet, de Vigny, de Victor Hugo surtout dans son ambitieux et parfois puissant poème des Quatre Incarnations du Christ. Charles Potvin et Antoine Clesse ne sont plus que des noms... Et quant à Théodore Weustenraad (1805-1849), le principal intérêt qu’il offre est d’avoir été en Belgique le premier chantre du socialisme (saint-simonien) et des nouveautés de l’industrie. Mais cette modernité de sujets était trahie par une élocution conventionnelle, et pour passer de là aux évocations verhaeréniennes il faudra que la littérature de Belgique apprenne à être une expression. Elle ne pourra le faire qu’en se tournant vers le grand et riche modèle français.