Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
B

beauté (soins de)

Ensemble des pratiques d’hygiène et des techniques esthétiques mises en œuvre pour conserver à l’individu son aspect de jeunesse.



De l’artisanat au laboratoire industriel

L’usage des cosmétiques et des parfums revêtit, à l’origine, un caractère rituel : le maquillage, dans les sociétés primitives, avait une signification magique, et, dans l’Antiquité, onguents et parfums servirent au culte des morts (embaumement) et des dieux ; leur fabrication commune incombait à la classe sacerdotale. Utilisés pour les soins de beauté, certains de ces produits, employés en complément du bain, furent destinés à l’hygiène, d’autres à l’entretien de la peau, que l’on voulait souple et blanche, d’autres enfin au maquillage. Quelle que soit leur origine, ces produits donnèrent lieu, pendant des siècles, à des recettes empiriques, parfois même empreintes de magie, comme celles, au Moyen Âge, qui aux bienfaits du lait d’ânesse joignaient ceux, plus étranges, de la vipère.

Jusqu’à l’ère industrielle, les produits de beauté évoluèrent assez peu dans leurs composants essentiels. D’origine animale, végétale ou minérale, tous concoururent à traduire l’idéal esthétique de blancheur et de blondeur qui prévalut, pratiquement, jusqu’au début du xxe s. Des mélanges d’huile, de terre à foulon et de cendres végétales constituèrent les premiers savons. Les Égyptiens se nettoyaient la peau avec du natron (carbonate de sodium), et les femmes de l’Antiquité s’épilaient avec des pommades à base d’arsenic et de plomb, car l’épilation à la cire n’apparaîtra qu’en 1742. Des fleurs (lis, roses, orangers) utilisées en lotions adoucissantes ou astringentes, des fruits à l’état naturel, de la viande crue et des blancs d’œufs constituaient les produits de base pour les soins du visage ; les masques aux fruits ou aux œufs n’ont d’ailleurs pas cessé d’exister. Les soins du corps, outre les bains parfumés, comportaient également des bains de lait d’ânesse, d’amidon ou d’orge pour blanchir la peau et, surtout, des onctions d’huiles parfumées (myrthe, balsamum, etc.). Le xvie siècle fera grand usage de la pâte d’amande, à laquelle s’ajoutera, au xixe s., l’huile d’amande. Les fards avaient pour colorants soit des végétaux (bois de santal, racines d’orcanette ou d’orseille), soit, le plus souvent, des produits d’origine métallique, la plupart très toxiques, comme le blanc de céruse (carbonate de plomb), qu’on appliquait sur tout le visage, le cinabre (sulfure de mercure) et le minium (oxyde de plomb) pour les rouges, et les oxydes d’argent qui entraient dans la composition de nombreux fards de l’Espagne du xvie s. Les yeux se maquillaient avec du kohol (cristaux de galène broyés), et les cheveux étaient teints en blond avec du sapo (mélange de suif et de cendres de hêtres) par les Romaines et, plus généralement, avec de la poudre tirée des feuilles séchées du henné.

Élaborées d’abord dans le cadre domestique, ces recettes furent exploitées et développées à Paris au xviiie s. par des artisans-commerçants à l’intention de la riche clientèle aristocratique et même de l’exportation. L’évolution vers le stade industriel, amorcée à la fin du xixe s., et en pleine expansion au xxe, devait s’opérer sous l’influence de divers facteurs.


Facteurs moraux

Sur ce plan, l’histoire des soins de beauté peut être illustrée de façon assez significative par deux types de sociétés antithétiques : celles qui exaltèrent les joies du corps et celles qui, au nom de certaines valeurs spirituelles, ou de certains tabous sociaux, jetèrent un voile pudique sur cet aspect de la vie. L’Égypte et Rome sous l’Antiquité, le monde musulman au Moyen Âge, la France à la Renaissance et au xviiie s. eurent en commun d’accorder une grande importance aux soins de la personne. La femme des pays méditerranéens passait un temps appréciable à sa toilette. Les thermes romains et les hammams musulmans constituèrent, avant la lettre, de véritables instituts de beauté où l’on pouvait se faire traiter une journée entière. Les bains parfumés n’étaient qu’un prélude aux soins de la peau, au maquillage savant du visage et à l’entretien de la chevelure que les Romaines teignaient en blond. La pratique des bains se perdit, en Europe, de la Renaissance à la Révolution, et, en guise d’hygiène, on s’inonda alors de parfums. Le goût français pour ces derniers se développa au xvie s. sous l’influence italienne, et le maquillage fut à tel point en faveur que les hommes eux-mêmes firent usage de fards. L’élégante du xviiie s. s’enduisait le visage de blanc de céruse rehaussé de rouge vif aux pommettes et aux lèvres, et elle poudrait ses cheveux de blanc à moins qu’elle ne portât perruque. Qu’il mît en valeur les yeux, la bouche, ou même le corps (comme en Italie au xvie s.), le maquillage constituait pour ces sociétés l’ultime expression de la sensualité.

Au Moyen Âge et, plus tard, sous la Réforme, le christianisme proposa un idéal féminin fait d’effacement et de modestie dans la personne. L’usage des bains se perpétua, ainsi que celui des parfums, implanté par les croisades dans les classes riches, mais à titre d’hygiène. La blancheur du teint continua à faire rêver les femmes, qui employaient à cet effet des recettes qui tenaient de la magie, mais l’artifice n’était plus de mise chez les femmes honnêtes : l’Église bannit l’usage des faux cheveux, et le maquillage devint le propre des courtisanes. Au xixe s., le souci de respectabilité engendra la même attitude à l’égard des soins de beauté, dont l’effet, plus ou moins discret, servit à distinguer les femmes de la bourgeoisie de celles aux mœurs légères. Pierre Larousse lui-même s’attaqua à « cet odieux plâtrage de la figure humaine que l’on a justement flétri du nom de maquillage ». Baudelaire, en revanche, écrivit un éloge du maquillage. Il faudra attendre 1930 pour que celui-ci soit admis de tous.

Ainsi, selon l’acceptation ou le refus de l’expression de la sensualité, l’histoire des soins de beauté est liée à des distinctions sociales à valeur morale.