Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
B

Balzac (Honoré de) (suite)

Depuis la seconde moitié de 1822, l’inspiration de Balzac a donc évolué. On a vu apparaître dans ses romans les thèmes poétiques et sentimentaux. De plus, il a comme découvert quel peut être le sens du besoin de religion dans une société utilitariste. C’est là non une « capucinade », comme il dira lui-même, mais une intéressante réaction antilibérale. Balzac comprend quelles sont les limites d’un laïcisme dont il avait voulu être le philosophe, mais dont il découvre les composantes sociales bourgeoises et le caractère mutilant. La foi, le dévouement, l’amour, le sens du devenir et le sens des autres, l’exigence de totalité échappent au libéralisme, le mettent en question, lui et son style, valorisant nécessairement son antistyle. Balzac, qui, en 1820, dans Falthurne, avait posé cette question capitale : « Mange-t-on dans René ? », découvre que le romantisme poétique exprime une partie de son expérience et de son moi. Il va l’intégrer, le dépasser bien entendu, puisque ses motivations sont de plus universelle portée, mais il va aussi un temps parler le même langage.

Une trace de cette nouvelle orientation se trouve dans deux ébauches de 1823 : un Traité de la prière et un « second » Falthurne, sorte de poème en prose, nette ébauche du futur Séraphita. Il ne faut pas trop vite parler de fourvoiement ou de mystification : c’est par sa « mystique », en partie, que Balzac a pu échapper à la « sagesse » et à la « raison » des bourgeois du Constitutionnel, en amorcer la critique et le dépassement. Louis Lambert, héroïque figure de l’absolu et de la totalité dans un univers du relatif et du réifiant, a ses origines dans ces recherches de 1823. Il faut ajouter que c’est en cette même année que Balzac entre dans le cénacle Delécluze, qui réunit de jeunes intellectuels de gauche, partisans (chose rare alors) d’une révolution littéraire en même temps que politique. C’est peut-être chez Delécluze que Balzac a rencontré pour la première fois Henri Beyle.

L’aboutissement romanesque se trouve dans Annette et le criminel (été 1823), publiée en 1824, roman de l’amour d’une jeune bourgeoise pour un hors-la-loi. On y voit reparaître le forban Argow, qui figurait déjà dans le Vicaire des Ardennes. Roman de la vie privée, comme Wann Chlore, roman de l’exceptionnel et du terrifiant, roman des mystérieuses mutations intérieures de l’âme, Annette et le criminel, plus connu sous le titre de la réédition de 1836, Argow le pirate, conduit directement à Eugénie Grandet, au Curé de village et au cycle Vautrin.

Fin 1823, Balzac fait la connaissance d’Horace Raisson, un autre « industriel » et polygraphe, qui le fait pénétrer dans de nouveaux cercles de la vie parisienne. Tous deux collaborent au Feuilleton littéraire, qui soutient d’abord Saint-Aubin, puis le brise comme les petits journaux briseront Rubempré. Est-ce parce que Balzac a opéré, ou semblé opérer, comme le futur héros d’Illusions perdues, un quart de conversion à droite ? Au début de 1824, il a publié deux brochures anonymes, certainement bien payées, peut-être provocatrices : Histoire impartiale des Jésuites et Du droit d’aînesse. Travaux de libraire, mais dans lesquels l’auteur expose des idées directement antilibérales sur l’unité, sur l’autorité, et auxquelles il ne renoncera jamais.

Rien ne va, toutefois, et, à l’automne 1824, Balzac est au bord du désespoir. Wann Chlore, qu’il a refusé de céder à vil prix en 1823, va enfin connaître les honneurs de l’édition. Se battant sur tous les fronts, le romancier se lance dans une opération de librairie avec son nouvel éditeur Canel : publier une édition à bon marché de Molière, puis de La Fontaine. La spéculation tournera court, ne laissant que du passif. Entre-temps paraît le Code des gens honnêtes, texte capital pour l’histoire du réalisme et du modernisme balzaciens, et qui, sous une forme alors convenue, traite du thème des crimes cachés et de la toute-puissance des voleurs et de l’argent. Puis Wann Chlore, revu, corrigé, enrichi de notations inspirées par le martyre de Laurence (qui meurt de la tuberculose et d’abandon au mois d’août 1825), paraît enfin à l’automne. Ce livre chéri, publié d’abord anonyme, puis dans une seconde édition fictive sous la signature de Saint-Aubin, échoue totalement comme ses prédécesseurs. Cette fois, c’est la catastrophe. Balzac, malade, abandonne la littérature. Il se fait imprimeur, puis fondeur. L’expérience durera deux ans, tournant elle aussi au désastre. Seul un prêt de sa mère (qui ne sera jamais remboursé et pèsera sur sa vie entière) empêchera le déshonneur. Pendant cette sombre période, le littérateur n’est pas mort en Balzac. En 1826, il imprime lui-même quelques exemplaires d’une première Physiologie du mariage. Il multiplie les projets de romans historiques, envisage un cycle romanesque consacré à l’histoire de France ; il écrit Une blonde, roman inspiré par le réformateur et bienfaiteur d’un village d’Alsace, le pasteur Oberlin, et qui est l’un des premiers crayons du futur Médecin de campagne ; il établit des contacts avec certains milieux saint-simoniens, imprime leur revue, le Gymnase. Mais à quoi bon ? En 1828, ayant totalement échoué comme « industriel », Balzac n’a plus qu’une ressource pour gagner sa vie : reprendre la plume.

Parti d’un projet de mélodrame, il écrit en grande partie à Fougères, sur le terrain, un nouveau roman, le Dernier Chouan, qu’il envisage d’abord de signer d’un nouveau pseudonyme, Victor Morillon. Une biographie imaginaire, qui contient déjà certains des thèmes essentiels de Louis Lambert, devait figurer en tête de l’ouvrage, mais Balzac y renonce et décide de signer. Le roman, cette fois, ne passa pas totalement inaperçu. On le compara même à Cinq-Mars, et pour le déclarer supérieur à l’ouvrage du comte de Vigny. Ce n’était encore qu’un in-12 pour cabinet de lecture, mais c’était assez sans doute pour faire admettre à Balzac que sa voie était tracée. Il compléta sa Physiologie du mariage et se mit à rédiger, sous la dictée de souvenirs de famille, ses premières Scènes de la vie privée. Les deux ouvrages paraissent à la fin de 1829 et au début de 1830. On y prête moins d’attention, sur le moment, qu’à Hernani. En même temps, Balzac entre dans l’équipe naissante d’Émile de Girardin et fait ses débuts comme journaliste et comme fournisseur de contes et nouvelles pour revues. Une autre aventure commençait.