Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
Z

Zola (Émile) (suite)

Zola romancier n’est ni un écrivain doctrinaire qui confondrait la démarche du savant et celle de l’artiste, ni le « bœuf de labour » qui exploiterait laborieusement un amas de documents livresques. La lecture des Rougon-Macquart montre à quel point se sont pénétrés mutuellement son génie intuitif et son génie narratif, la somme des expériences et le travail du langage, le spectacle du monde et l’imagination poétique, l’observation de la nature et de l’humanité et son transfert en corrélations dramatiques et mythiques, la vérité du reportage et, selon le mot du critique Auerbach, le sens du « tragique historique ».


Le conteur

Émile Zola écrivit de courts récits en prose dès son adolescence. Son premier recueil, les Contes à Ninon, fut composé entre 1859 et 1863. Le titre et plusieurs des contes (la Fée amoureuse, Simplice) évoquent la sylphide séduisante et gracile qui hantait les rêves de l’adolescent sous le ciel d’Aix, et qui apparaît au jeune écrivain, à Paris, lorsqu’il appelle, de son imagination solitaire, la présence apaisante d’une figure féminine. Plus tard, il réincarnera en Miette, en Albine, en Catherine, en Angélique le « rêve familier » d’autrefois. D’autres récits (le Carnet de danse, le Sang, les Voleurs et l’Âne) ne sont plus des contes de fées, même si y subsiste l’élément fabuleux : le premier ironise sur la coquetterie ; le deuxième enferme quatre paraboles sur la violence et la guerre ; le troisième raconte une partie de campagne. Les Aventures du Grand Sidoine et du Petit Médéric pastiche Gulliver et Micromégas.

Les Esquisses parisiennes, publiées en 1866 avec le Vœu d’une morte, sont des croquis de femmes (la Vierge au cirage, les Vieilles aux yeux bleus, l’Amour sous les toits), non point de Parisiennes du grand monde, comme celle que campait un Arsène Houssaye, mais de femmes humbles, déshéritées, que Zola regarde d’un œil quasi fraternel et dessine d’un trait de crayon estompé.

Les textes que l’on a regroupés pour les Œuvres complètes (Paris, Cercle du livre précieux, 1966-1969) sous le titre de Dans Paris ont paru entre 1865 et 1868 dans divers journaux. Ce sont autant de nouvelles « esquisses parisiennes », inspirées à Zola par ses vagabondages dans Paris, ses rencontres, ses lectures ou les faits divers : Un croque-mort, la Journée d’un chien errant, Un mariage d’amour (nouvelle d’où naîtra Thérèse Raquin), les Bals publics, le Boutiquier campagnard, Histoire d’un fou, etc. Tous ont pour décor le paysage de Paris ou de sa banlieue, où l’auteur découvre une prodigieuse réserve de spectacles et d’histoires. Son langage s’épure désormais des stéréotypes romantiques et s’enrichit de termes qui évoquent plus exactement les choses telles quelles. Mais son regard s’empreint souvent d’émotion, de sympathie fraternelle ou, au contraire, de moquerie. Ses personnages se groupent plus nettement en coquins et en victimes, et la morale devient désabusée. Dans Paris pourrait faire songer à la Rue de Jules Vallès. Ces textes valent par leurs qualités intrinsèques de vision, d’invention de langue et aussi par le plaisir que le lecteur prend à suivre Zola dans cette promenade poétique et insolite à travers le Paris de 1865. Ils permettent, d’autre part, de repérer à leur naissance des thèmes que le romancier a plus tard réemployés dans un plus vaste cadre.

Les Nouveaux Contes à Ninon, publiés en 1874, réunissent des contes authentiques (le Paradis des chats, la Légende du Petit Manteau bleu de l’amour), des portraits (Mon voisin Jacques, Lili, le Forgeron), des récits situés aux frontières du croquis de mœurs et de l’allégorie (Un bain, le Jeûne, les Épaules de la marquise, le Chômage), des Souvenirs, où passent tantôt la nostalgie de la jeunesse insouciante, tantôt le souvenir de scènes vues dans le Paris de la fin du règne ou de la guerre ; enfin, un texte nettement plus long que les précédents, les Quatre Journées de Jean Gourdon, rythme une vie de paysan en quatre époques, de l’adolescence à la vieillesse, parallèles aux quatre saisons de l’année : récit à la fois réaliste et symbolique, où se résument les joies, les angoisses, les chagrins, les réussites et les désastres que peut compter une vie d’homme.

Deux recueils de contes et nouvelles ont encore paru du vivant de Zola : le Capitaine Burle (1882) et Naïs Micoulin (1884). Les récits qui les composent avaient d’abord paru dans le Messager de l’Europe entre 1871 et 1880. Le Capitaine Burle, qui donne son titre au premier recueil, porte sur la société militaire un regard dénué d’indulgence ; Comment on meurt étudie en cinq nouvelles les signes et les rites de la mort dans les différentes classes de la société ; dans Aux champs, Zola évoque les courses qu’il faisait autrefois à travers les bois et les campagnes de la banlieue ; la Fête à Coqueville est un tableau burlesque, dans la manière de Rabelais ou de la peinture flamande. L’Inondation, au contraire, évoque un cataclysme et profile au-delà du souvenir d’un fait divers un mythe du déluge, de l’étouffement par l’eau, qu’on retrouve en d’autres parties de l’œuvre de Zola. Dans Naïs Micoulin, la Mort d’Olivier Bécaille propose le mythe voisin de l’enfouissement, de l’étouffement par la terre ; Nantas adapte et combine des thèmes de la Curée et de Son Excellence Eugène Rougon ; Naïs Micoulin, écrit à L’Estaque, près de Marseille, en août 1877, décrit de nouveau le paysage et les femmes de Provence ; Madame Neigeon et surtout les Coquillages de M. Chabre sont des vaudevilles en forme de nouvelles à la Maupassant ; enfin, Jacques Damour raconte le retour d’un communard déporté qui retrouve sa femme mariée à un autre. Les récits de ces deux recueils mêlent donc à la fois la veine fantastique, la veine burlesque et la veine chroniqueuse. Ce sont des variations sur des sujets que les Rougon-Macquart orchestrent plus largement, mais dans lesquelles Zola donne plus libre cours à ses rêveries et à ses fantasmes personnels.