Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
Z

Zamiatine (Ievgueni Ivanovitch) (suite)

Après des études secondaires aux gymnases de Lebedian, puis de Voronej, Ievgueni Zamiatine entre en 1902 à l’Institut polytechnique de Saint-Pétersbourg, où il obtient en 1908 son diplôme d’ingénieur des constructions navales. Sa jeunesse est marquée par des voyages à travers la Russie et au Moyen-Orient en qualité d’ingénieur-stagiaire, et par une activité de militant révolutionnaire (dans les rangs du parti bolchevik), qui lui vaut en 1905-1906 un emprisonnement de plusieurs mois et, après cinq ans de séjour illégal à Saint-Pétersbourg, un exil de deux ans dans sa province natale. Amnistié en 1913, il quitte de nouveau Saint-Pétersbourg pour s’installer à Nikolaïev, sur la mer Noire. En mars 1916, il part pour l’Angleterre, où il dirige la construction des brise-glace destinés à la Russie.

Après un premier récit, publié en 1908 (et qu’il tiendra pour une œuvre de jeunesse), il se consacre pendant plusieurs années à son métier d’ingénieur. Son exil en province le ramène à la littérature, en lui inspirant le long récit Ouïezdnoïe (Choses de province, 1913), qui présente à travers des personnages hauts en couleur, outrés jusqu’à la caricature, une satire corrosive des mœurs de la province russe. La férocité de la satire entraîne la saisie de son deuxième grand récit, Na koulitchkakh (Au diable vauvert, 1914, publié en 1923), qui peint la vie d’une garnison d’Extrême-Orient. C’est encore l’absurde médiocrité de la vie provinciale qui est le sujet d’Alatyr (1916), tandis que l’Angleterre bourgeoise et puritaine lui inspire le long récit Ostrovitiane (les Insulaires, 1918) et la nouvelle Lovets tchelovekov (le Chasseur d’hommes, 1921). Cependant, l’originalité de Zamiatine réside moins dans son don d’observation satirique que dans la nouveauté d’une forme qui s’écarte des procédés traditionnels du roman objectif et psychologique, et cherche dans l’ellipse narrative, dans la structure intonatoire de la phrase et dans un recours systématique à la métaphore le moyen d’imposer en même temps la vision concrète de la réalité et sa charge de signification. Ce style « expressionniste », qui donne au récit une forte coloration subjective, n’a pas toujours une fonction satirique : le récit Sever (le Nord, 1918, publié en 1926), qui a pour cadre la Russie boréale et pour personnages des hommes aux mœurs encore primitives, révèle en Zamiatine un poète qui cherche la vérité de l’homme dans une certaine communion avec la force élémentaire et irrationnelle de la vie.

Revenu en Russie après février 1917, Zamiatine joue un rôle important dans le mouvement littéraire des années de la révolution. Il enseigne l’histoire de la littérature moderne et la technique de la prose, appartient au comité directeur de nombreuses institutions culturelles du Petrograd révolutionnaire ainsi que de plusieurs maisons d’édition (notamment des éditions Littérature mondiale, fondées à l’initiative de Gorki), fait partie du comité de rédaction de la plupart des revues indépendantes qui se créent en 1920-1922. Il fait figure de maître aux yeux de la jeune génération de prosateurs, pour qui la révolution consomme une rupture avec les traditions réalistes du xixe s. et qui cherche dans le skaz et la « prose ornementale » la voie d’un renouvellement. Dans son article O sintetizme (Du synthétisme, 1922), il expose sous ce nom (ou celui de néo-réalisme) une doctrine qui voit dans l’art moderne une synthèse du matérialisme des réalistes et du spiritualisme des symbolistes. Écrits en 1920, les récits Pechtchera (la Caverne, 1921) et Mamaï (1924), qui restituent par une métaphore grandiose l’atmosphère de fin du monde du Petrograd glacé et affamé de la guerre civile, peuvent servir d’illustration à cette doctrine.

Écrite la même année (1920) et également inspirée par la révolution, l’œuvre majeure de Zamiatine est le roman d’anticipation My (Nous autres), dont l’action a pour cadre l’État unifié de l’avenir, d’où la machine triomphante a expulsé la nature et où la raison a organisé la société en asservissant l’individu, sacrifié au bonheur de la collectivité. Le roman a pour sujet la révolte, provisoirement vaincue, mais appelée à renaître sans cesse, des forces irrationnelles de la vie (notamment de l’amour, enraciné dans l’instinct sexuel), alliées à la nature. Développant dans un sens vitaliste le thème dostoïevskien d’une liberté essentiellement irrationnelle, donc appelée à remettre en cause toute organisation définitive de la société, le roman My traduit les craintes de Zamiatine devant l’institutionnalisation de la révolution. Ces craintes sont formulées dans l’article O literatoure, revolioutsii, entropii i o protchem (De la littérature, la révolution, l’entropie et le reste, 1923), où la révolution est présentée comme une loi universelle du développement, qu’il s’agisse de celui des sociétés humaines, du cosmos ou du monde animal : ce parallélisme est illustré par la nouvelle Rasskaz o samom glavnom (Ce qu’il y a de plus important, 1927), dont l’action se déroule à la fois sur ces trois plans. Zamiatine en arrive ainsi à l’idée qu’« il n’y a pas de dernière révolution » et que « les hérétiques sont le seul (et amer) remède contre l’entropie de la pensée humaine ». Dès 1921, il a dénoncé dans l’article Ia boïous (J’ai peur) les progrès d’un conformisme qui réduit au silence « les fous, les ermites, les hérétiques, les rêveurs, les révoltés, les sceptiques » et prophétisé que « la littérature russe n’a pour tout avenir que son passé ».

Après 1920, il se tourne vers le théâtre. Sa première pièce, Ogni Sviatogo Dominika (les Feux de saint Dominique, 1923), transpose dans un cadre exotique le thème de la révolution. Sous le titre de Blokha (la Puce), il réalise une adaptation théâtrale du conte de Leskov Levcha (le Gaucher), qui est jouée avec succès en 1925. En 1926, il adapte Ostrovitiane (les Insulaires), sous le titre d’Obchtchestvo potchetnykh zvonareï (la Société des carillonneurs honoraires). Le sentiment d’une parenté entre le xxe s. et l’époque des grandes invasions lui inspire en 1928 une pièce en vers, Attila, dont il tirera un roman, publié en 1938 sous le titre de Bitch boji (le Fléau de Dieu).