Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
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Xénophon (suite)

Sa nature active l’a amené à composer toutes sortes d’ouvrages. S’intéressant à tout, Xénophon touche aux sujets les plus divers. Si nous ignorons la chronologie de ses écrits, ceux-ci nous sont parvenus intégralement. Les uns sont directement inspirés du souvenir de Socrate et de son enseignement (l’Apologie de Socrate, les Mémorables, le Banquet) ; d’autres ont trait à l’économie et à la politique (l’Économique, la Constitution de Sparte, Hiéron, les Revenus), à la vie militaire et à l’histoire (l’Anabase, les Helléniques, Agésilas) ; d’autres encore concernent la pratique des sports (De l’équitation, l’Hipparque) ; quant à la Cyropédie, il s’agit d’un roman philosophique dont la matière est fournie par l’histoire. On a souvent dit que Xénophon était un polygraphe : il reste que son œuvre, quelle que soit sa variété, montre une sensible unité d’inspiration. Elle témoigne partout des mêmes qualités raisonnables et modérées, tout en laissant transparaître un certain goût pour le romanesque. L’impression générale est celle d’un ensemble un peu terne : mais quelques livres, en particulier l’Anabase et l’Économique, sont de la meilleure venue.


Des écrits socratiques aux ouvrages didactiques

Le très bref traité l’Apologie, où Xénophon avance que la fierté dont Socrate fit preuve devant ses juges s’explique par la conviction du philosophe que la mort est préférable à la vie, paraît un peu pâle en regard de l’Apologie de Platon. Il en va différemment des Mémorables : bien que la composition en soit trop lâche et que les dialogues se réduisent à une conversation fine et insinuante — par ailleurs non dépourvue de charme — qui n’a pas l’intensité de la dialectique platonicienne, l’ouvrage constitue un précieux document sur la personne et la doctrine de Socrate autant qu’un noble traité de morale. Xénophon y rassemble les souvenirs qu’il a gardés de son maître et met en évidence son influence exemplaire sur ses disciples : piété, tempérance (ainsi, au livre II, la fameuse allégorie d’Héraclès entre le Vice et la Vertu), respect de soi-même et des devoirs sociaux, obligation de s’instruire, voilà les grands thèmes que Xénophon développe par la voix de Socrate. L’image qu’il donne de celui-ci, avec beaucoup de simplicité et de naturel, est complémentaire de celle de Platon. Le troisième écrit socratique, le Banquet, où l’on voit Socrate convive du riche Callias, contient une belle dissertation sur l’amour et ne manque ni de vie ni d’esprit.

L’enseignement de Socrate a marqué tout Xénophon de son empreinte, soit qu’il compose cette sorte de roman moral qu’est la Cyropédie, soit qu’il s’intéresse à la politique. À ses yeux, la vie de Cyrus est un modèle à suivre. Dans cette biographie du plus grand conquérant connu jusqu’alors, biographie où il prend bien des libertés avec la vérité historique, Xénophon s’applique à suggérer que son héros est le chef d’État idéal, le parfait manieur d’hommes. Traité d’art militaire, de politique, de pédagogie, la Cyropédie est finalement une œuvre assez froide, les personnages étant des abstractions, en dépit d’une veine d’imagination sentimentale et romanesque. Fénelon fera-t-il beaucoup mieux avec son Télémaque ?

Du roman philosophique, Xénophon passe à la politique : son petit essai d’économie, les Revenus, est consacré aux affaires d’Athènes, de même que la Constitution de Sparte, apologie sans réserve de l’État lacédémonien, donne l’exemple de la cité qu’il juge accomplie. Par ailleurs, l’entretien entre le poète Simonide et le célèbre tyran de Syracuse (Hiéron) montre que toute autorité peut être bienfaisante : les considérations sur le pouvoir absolu ont de la finesse.

Deux autres traités, De l’Équitation et l’Hipparque, révèlent encore ce goût d’enseigner, s’il est vrai que, pour Xénophon, le sport est un devoir envers soi-même : le premier est l’œuvre d’un excellent cavalier ; le second est l’exposé des charges morales et matérielles d’un commandant de cavalerie.

Tous ces ouvrages sont particulièrement caractéristiques de l’esprit de Xénophon, pour autant qu’à partir de la discipline socratique ils exposent les idées qui lui tiennent le plus à cœur sur l’éducation et le rôle du chef. Mais c’est surtout dans l’Économique et dans l’Anabase que Xénophon met en valeur par d’évidentes qualités dramatiques et littéraires l’unité de sa pensée.


Xénophon chef de famille et historien

Le livre de l’Économique, écrit à Scillonte, est un des chefs-d’œuvre de Xénophon. Socrate y est mis en scène, mais c’est par un pur artifice littéraire : les idées exprimées par la bouche du maître sont bien de Xénophon, qui se peint lui-même sous les traits d’Ischomaque. La plus grande partie de l’ouvrage porte sur l’agriculture et a un accent de passion qui indique combien l’auteur est sensible à la terre et à la vie des champs. C’est, quelques siècles à l’avance, le fortunatos nimium de Virgile. Homme essentiellement pratique, Xénophon entend gouverner sa maison, améliorer son domaine, éduquer ceux qui y vivent, à commencer par sa femme. De là un certain nombre de préceptes, nés autant de la sagesse populaire que de l’expérience personnelle, le tout écrit dans une langue limpide : plusieurs pages sont charmantes par leur épanchement, qu’elles s’arrêtent sur les joies de la vie familiale ou sur les plaisirs de la campagne. Nulle affectation, nulle pédanterie : un ton de simplicité familière et de gravité souriante, une atmosphère de bonheur, tels sont les charmes du livre.

Xénophon historien n’est pas inférieur. Sans doute les sept livres des Helléniques, qui continuent l’histoire de Thucydide en embrassant la période qui va de l’an 411 à l’année 362, ont-ils une valeur inégale et n’ont pas la hauteur d’inspiration de leur modèle. Du moins, la clarté de la narration est appréciable, quand il s’agit d’une époque aussi confuse. Agésilas se présente plus comme un panégyrique de l’illustre roi de Sparte que comme une véritable biographie. Le vrai mérite de Xénophon est, en fin de compte, ailleurs : il est dans l’Anabase, ces mémoires militaires d’un homme qui a exercé le métier des armes, qui a vécu une prodigieuse aventure et qui a su la conter. Ce récit de l’expédition des Dix Mille comporte sept livres : les deux premiers narrent le départ des Grecs, la marche avec Cyrus, la bataille de Counaxa, la mort du roi, l’assassinat de Cléarque et des autres généraux grecs ; à partir du troisième livre, Xénophon joue le premier rôle (l’intention apologétique est manifeste) : c’est lui qui va ramener l’armée grecque, cette « république voyageuse, sorte d’Athènes errante au milieu de l’Asie », suivant le mot de Taine, au prix d’épreuves sans nombre.