Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
W

Wolfe (Thomas Clayton) (suite)

Les derniers mots de The Web and the Rock : « You Can’t Go Home Again ! », servent de titre au quatrième et dernier roman de Wolfe, publié par Perkins en 1940. C’est la suite de la biographie de Webber, devenu écrivain à New York, en 1929. Mais, cette fois, le lyrisme semble avoir mûri : la quête juvénile d’un sens à la vie, la recherche du moi authentique se doublent d’une évocation réaliste de l’Amérique pendant la crise. Alfred Kasin a pu écrire que Wolfe y était le « romancier le plus vivant de l’Amérique en crise, car son imagination y présente en parallèle sa situation et celle de l’Amérique ». Ce livre posthume montre les promesses d’une possible maturation d’un romancier mort à trente-huit ans.

Telle quelle, cette formidable tétralogie peut sembler plus un phénomène qu’une œuvre d’art. L’œuvre manque de cohérence, de résistance. Wolfe est long, fatigant, lassant par ses outrances, ses répétitions, sa naïveté, sa véhémence philosophique. Sans le travail de son éditeur Perkins, qui supprima des centaines de pages, l’œuvre serait peut-être illisible. Pourtant, au hasard de cette masse, on trouve des passages d’un lyrisme inspiré, émouvant, où gronde la querelle de l’homme avec l’univers, avec son passé, avec son destin, où s’exprime la solitude de l’homme dans l’immensité de la ville et de la nature américaines, où s’affirme la peur de la maladie, de la mort, et surtout de n’avoir jamais le temps de tout dire. Mal compris d’une génération qui lui préféra la litote de Hemingway, le lyrisme de Wolfe, qui influença Henry Miller, a trouvé sa revanche avec Kerouac et la « beat generation » sans qu’on puisse affirmer la pérennité de ce néo-romantisme.

J. C.

 H. J. Muller, Thomas Wolfe (Norfolk, Connect., 1947). / L. D. Rubin, Thomas Wolfe. The Weather of the Youth (Baton Rouge, Louisiane, 1955). / E. Nowell, Thomas Wolfe (Garden City, N. Y., 1960 ; nouv. éd., Westport, Connect., 1973). / R. G. Walser, Thomas Wolfe (New York, 1961).

Wols (Alfred Otto Wolfgang Schulze, dit)

Artiste allemand (Berlin 1913 - Paris 1951).


La peinture ne constitua pour Wols qu’une expérience parmi d’autres au cours d’une vie qui fut une errance de trente-sept ans ; comme traces, il a laissé avant tout ses « petits bouts de papier » : poèmes, aquarelles, gouaches, dessins qui évoquent les îles, les bateaux frétés pour des départs impossibles, les villes, ou bien des blessures, des agressions sexuelles...

Dans l’ambiance cultivée de sa famille de hauts fonctionnaires saxons, il fait vite preuve de dons exceptionnels et touche avec autant de bonheur à la mécanique et à la photographie qu’à la musique et à l’anthropologie. En 1932, il effectue un bref séjour au Bauhaus, où il fait la connaissance de Moholy-Nagy*, mais il commence réellement son « voyage » quelques mois plus tard, lorsque, fuyant le nazisme, il arrive à Paris. Il y rencontre les peintres surréalistes et peint ses premières aquarelles tout en faisant de la photographie et en donnant des leçons d’allemand. En 1933, il va vivre en Espagne avec sa compagne Gréty, mais, expulsé après trois mois de prison pour avoir refusé de rentrer en Allemagne accomplir son service militaire, il doit revenir en France en 1935, sans un seul des dessins de cette période. En 1939, la guerre l’envoie dans les camps de concentration, où il partage l’angoisse de la « foule enchaînée » (la Foule, collection Ernst Fischer, Krefeld). À sa libération, en 1940, il s’installe avec Gréty à Cassis, puis deux ans plus tard à Dieulefit, où il se lie avec Henri-Pierre Roche, qui fait découvrir son œuvre à René Drouin (celui-ci exposera ses aquarelles et gouaches en 1945, ses toiles en 1947).

Wols s’absorbe dans une intense activité et recourt de plus en plus à l’alcool. Tout entier tourné vers la « région primordiale de l’improvisation psychique », il poursuit une démarche destructive, là même où Klee* construisait un monde. Suspendus dans l’espace, des géométries fragiles, des linéaments organiques délicats couvrent le papier (Pullulation, v. 1940-1942, coll. E. Fischer, Krefeld). Mais, à côté de cette poésie, il y a aussi l’horreur, la monstruosité apprises dans la foule des camps et dans la solitude (Thème de la tête, v. 1942-1945, musée national d’Art moderne, Paris). Les détails deviennent obsession et en même temps, pour transcrire le jaillissement des visions, « une étrange hâte s’exprime dans l’écriture [...]. La hâte d’enregistrer les évocations intérieures transforme l’automatisme des images en un automatisme d’écriture directe » (Werner Haftmann). Plus que de production picturale, il faut parler d’activité psychique.

Refusant tout professionnalisme et tout mercantilisme, Wols hésite jusqu’en 1946 à aborder l’huile sur toile, qu’il trouve trop ambitieuse. Mais, en 1947, au Salon des réalités nouvelles, une de ses peintures crée la surprise, à l’époque même où Jackson Pollock* découvre le « dripping » aux États-Unis ; dans leur convergence, ces œuvres sont à la source de la peinture informelle, gestuelle, calligraphique (v. abstraction). Au cours des fécondes années 1946-1949, Wols, bien que malade, travaille abondamment : en même temps que ses peintures à l’eau et à l’huile, il réalise de nombreuses gravures pour illustrer des livres d’Artaud, Kafka, Paulhan, Sartre, Bryen. Il expose à Milan en 1949, à New York en 1950. En mars 1951, il se prête avec succès à une cure de désintoxication puis s’installe à la campagne. Mais il est emporté brusquement, le 1er septembre, par un empoisonnement alimentaire.

Avec la peinture sur toile, l’œuvre de Wols a opéré une rupture. Sur les formats plus grands s’installe un nouveau chaos, qui dépasse les notations anecdotiques des feuillets intimes (Peinture, 1946 ou 1947, Nationalgalerie, Berlin). Tout concept disparaît, mais d’infinis réseaux surgissent de l’intérieur d’une sensibilité nouvelle, celle-là même qui s’empare bientôt de tant d’artistes contemporains (les Voyelles, 1949, Wallraf-Richartz Museum, Cologne). Sans doute, Wols parlait-il aussi de lui-même lorsqu’il affirmait : « Van Gogh fut le commencement de la fin de la peinture. Parce qu’il expulsait la peinture de tout cadre [...] Van Gogh explosait. »

F. D.

 G. Dorfles, Wols (Milan, 1958). / J.-P. Sartre, H.-P. Roché et W. Haftmann, Wols en personne (Delpire, 1964).