Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
V

Voltaire (François Marie Arouet, dit) (suite)

Pendant un an et demi, de mars 1753 à novembre 1754, Voltaire chercha un abri. Malgré le bon accueil qu’il reçut de plusieurs princes d’Allemagne, à Kassel, à Gotha, à Strasbourg, à Schwetzingen, les motifs de tristesse s’accumulaient : deux représentants de Frédéric l’avaient cruellement humilié et retenu illégalement prisonnier à Francfort (29 mai-7 juill. 1753) ; les éditions pirates de ses œuvres historiques se multipliaient, les manuscrits de la Pucelle couraient, Mme Denis semblait disposée à l’abandonner, sa santé chancelait. À Colmar, pendant l’hiver de 1753, il songea au suicide. Mais il ne cessait de travailler : cela le sauva.


Le patriarche

En novembre 1754, il s’installa à Prangins, en mars 1755 aux Délices, chez lui enfin, mais sur territoire genevois : d’où des querelles et même des menaces d’expulsion, à cause des représentations théâtrales auxquelles il dut renoncer, d’un mot sur l’« âme atroce » de Calvin, ou du scandale de l’article « Genève », écrit par d’Alembert et où l’on reconnaissait son influence. En octobre 1758, il acheta Ferney ; il y resta jusqu’à l’année de sa mort et y devint le « grand Voltaire », le « patriarche » qui recevait des visiteurs de tous pays, correspondait avec le monde entier, dictait ou écrivait parfois jusqu’à quinze ou vingt lettres à la suite, travaillait de dix à quinze heures par jour, faisait des plantations, construisait des maisons, fondait des manufactures de montres, de bas de soie, donnait des représentations théâtrales, des repas, des bals et lançait dans le public en une vingtaine d’années plus de quatre cents écrits, depuis la facétie en deux pages jusqu’à l’encyclopédie philosophique en plusieurs volumes. Candide, paru en 1759, marque la fin d’une période d’inquiétude, au cours de laquelle il avait pourtant publié les Annales de l’Empire (1753) et l’Essai sur les mœurs (1756), écrit le Poème sur le désastre de Lisbonne (1756) et la première partie de l’Histoire de la Russie sous Pierre le Grand (1759), achevé et fait paraître l’Orphelin de la Chine (1755), et travaillé à l’édition générale de ses œuvres entreprise par les frères Cramer ; il était intervenu sans succès en faveur de l’amiral Byng et avait, sans plus de succès, tenté d’arrêter la guerre en servant d’intermédiaire entre Choiseul et Frédéric II.

Dans l’immense production de Ferney figurent des tragédies comme Tancrède (1759), Olympie (1764), les Scythes (1768), les Guèbres (1769), les Lois de Minos (1772), Irène (1778), quelques comédies, le commentaire du théâtre de Corneille, des études historiques (l’Histoire du parlement de Paris, le Pyrrhonisme de l’Histoire, le Fragment sur l’histoire générale), des études juridiques (le Commentaire du livre des délits et des peines [de Beccaria], le Commentaire sur l’Esprit des lois, le Prix de la justice et de l’humanité), des épîtres au roi de Chine, au roi du Danemark, à l’impératrice de Russie, à Boileau, à Horace, etc., mais même les œuvres de pure littérature ou d’érudition sont liées aux polémiques dans lesquelles Voltaire est engagé, et chacune ne trouve son sens que replacée dans les circonstances qui l’ont fait naître. Il arrive à Voltaire d’expédier en quelques jours une tragédie, à la fois pour attirer l’attention du roi et obtenir la permission de revenir à Paris, qui lui fut refusée aussi obstinément par Louis XVI que par Louis XV, pour prouver qu’il ne saurait avoir travaillé en même temps, faible vieillard, aux écrits subversifs qu’on lui impute (et dont il est bien l’auteur...) et pour employer la voix des acteurs à sa propagande philosophique. Incohérence ? Bien plutôt refus de céder sur les idées, de perdre une occasion de les répandre, même lorsqu’il flatte par politique les puissants et pousse le conformisme jusqu’à faire ses pâques ; et ironie d’une mauvaise foi qui défie la mauvaise foi de ses adversaires.

Tout sert le combat philosophique. « Écrasons l’infâme », répète-t-il à ses « frères » dans sa correspondance, l’« infâme » étant la superstition, la religion constituée en général et la religion catholique en particulier ; le combat vise aussi l’injustice, l’arbitraire, l’obscurantisme, la sottise, tout ce que Voltaire juge contraire à l’humanité et à la raison. Sa première arme étant le ridicule, satires, épigrammes et facéties bafouent les croyances et les usages qu’il condamne, et pleuvent sur Fréron, Orner de Fleury, les frères Le Franc de Pompignan, Jean-Jacques Rousseau, Chaumeix, Needham, Nonnotte, Patouillet, et bien d’autres ennemis récents ou de vieille date. Plusieurs de ces plaisanteries sont restées célèbres : la Relation de la maladie, de la confession, de la mort et de l’apparition du jésuite Berthier, le Pot-Pourri, les Anecdotes sur Bélisaires ou la Canonisation de saint Cucufin. Selon un dessein conçu depuis longtemps, Voltaire réunit des articles d’un ton plus sérieux, souvent tout aussi satirique, sur des sujets théologiques ou religieux (le Dictionnaire philosophique portatif, 1764, plusieurs fois réédité, augmenté à chaque réédition, devenu en 1769 la Raison par alphabet, puis simplement le Dictionnaire philosophique) ou sur tous les sujets de philosophie, législation, politique, histoire, littérature, où le philosophe avait à dire son mot (Questions sur l’Encyclopédie, à partir de 1770). Il met en forme les recherches de critique religieuse et de critique biblique qu’il avait commencées à Cirey avec Mme du Châtelet, et une vingtaine d’essais ou de traités sortent de Ferney de 1760 à 1778 : Sermon des Cinquante (1762), Questions sur les miracles (1765), Examen important de Milord Bolingbroke (1766), le Dîner du comte de Boulainvilliers (1768), Collection d’anciens évangiles (1769), Dieu et les hommes (1769), la Bible enfin expliquée (1776), Histoire de l’établissement du christianisme (1777), etc. Il a des alliés dans ce combat, les encyclopédistes, d’Alembert, Marmontel, et il prend leur défense quand ils sont persécutés, mais, à mesure que se développe en France une philosophie athée, dont les porte-parole sont, entre autres, Diderot et d’Holbach, il ressent le besoin de raffermir les bases de sa propre philosophie, qui est loin d’être toute négative : il le fait dans des dialogues comme le Douleur et l’Adorateur (1766?), l’A. B. C. (1768), les Adorateurs (1769), Sophronime et Adelos (1776), Dialogues d’Evhémère (1777) et dans des opuscules comme le Philosophe ignorant (1766), Tout en Dieu (1769), Lettres de Memmius à Cicéron (1771), Il faut prendre un parti ou le principe d’action (1772), etc. Enfin, la satire et la discussion ne lui suffisent pas : il fait appel à l’opinion publique et intervient dans des affaires judiciaires qui l’occupent et l’angoissent pendant plusieurs années : affaires Calas, Sirven, Montbailli, La Barre, Lally-Tollendal, etc. Les Contes (l’Ingénu, la Princesse de Babylone, l’Histoire de Jenni, le Taureau blanc) sont la synthèse fantaisiste de toutes ces polémiques et de toutes ces réflexions, pour la joie de l’imagination et de l’intelligence... Le 5 février 1778, après avoir envoyé devant lui en reconnaissance Mme Denis, Voltaire partit sans autorisation pour Paris et y arriva le 19 ; sa présence souleva la foule, les visiteurs se pressaient à son domicile, la loge des Neuf-Sœurs lui donna l’initiation, l’Académie lui fit présider une de ses séances, la Comédie-Française, où l’on jouait Irène, fit couronner son buste sur la scène en sa présence. Voltaire mourut le 30 mai, en pleine gloire ; son cadavre, auquel le curé de Saint-Sulpice et l’archevêque de Paris refusèrent la sépulture, fut transporté clandestinement et inhumé dans l’abbaye de Seillières par son neveu, l’abbé Vincent Mignot.