Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
V

Vivaldi (Antonio) (suite)

Il semble qu’en se tournant vers le théâtre, Vivaldi non seulement sacrifia à la mode, mais aussi obéit à un démon intérieur, qui le poussait à s’intéresser à tous les aspects de son art. Cette activité si différente, considérée longtemps comme accessoire, eut cependant un profond retentissement sur son art instrumental. Si L’Estro armonico tend à faire seulement la synthèse du passé et de l’avenir, et use à la fois du contrepoint libre et du style harmonique, Vivaldi ne s’en tient pas là. Par la suite, il impose dans le concerto de soliste la forme de l’ouverture à l’italienne pratiquée au théâtre (deux mouvements rapides encadrant un mouvement lent) ; il exalte d’autre part, dans cette même forme, à laquelle il consacre la majeure partie de son œuvre imprimée, le sentiment personnel et confie à l’instrumentiste (comme à l’opéra les maîtres du bel canto au primo uomo et à la prima donna) des cadences de virtuosité. Ce style se développe encore plus nettement dans l’opus 4 (La Stravaganza), puis s’affirme dans l’opus 8 (Il Cimento dell’armonia e dell’inventione), comprenant douze concertos — dont certains descriptifs comme Le Quattro Stagioni — qui établissent le prototype équilibré du concerto classique. Dans l’opus 9 (La Cetra) et l’opus 10 (VI Concerti a flauto traverso), l’écriture devient symphonique, bien qu’il s’agisse de concertos de soliste. Leur style et leur coloris instrumental font déjà pressentir l’art de l’école de Mannheim, de Haydn et de Mozart. Mais Vivaldi écrit aussi bien pour la voix que pour le violon. Au théâtre comme à la Pietà, il avait de nombreux chanteurs à diriger. Dans son œuvre vocale religieuse, malgré la pratique de la scène, on découvre peu d’innovations. Le musicien se sert de la technique et des formes en usage. Il a laissé cependant quelques grandes œuvres, parmi lesquelles des compositions à double chœur construites selon la tradition de Saint-Marc (psaume 109 : Dixit Dominus ; psaume 110 : Beatus vir ; Kyrie à huit voix), un Magnificat à quatre voix, des motets sur textes latins et des psaumes et des hymnes pour solos et orchestre (Nisi Dominus, Salve Regina, Stabat Mater, etc.). Le manuscrit de l’oratorio Juditha triumphans a seul été retrouvé. Sa transcription a révélé un authentique chef-d’œuvre, qui se différencie des pages précédentes par son caractère théâtral. Vivaldi a trop marqué la musique instrumentale de son temps pour qu’on ait accordé la même importance à son œuvre théâtrale. Il a pourtant laissé une cinquantaine d’opéras, dont quarante-six sont connus et treize conservés intégralement. Dans sa musique dramatique, encore peu étudiée, il semble se conformer au goût de son époque. L’opéra vénitien du xviie s. s’est peu à peu transformé et obéit au conventionnalisme de l’opera seria napolitain des Leonardo Leo (1694-1744) et Leonardo Vinci (entre 1690 et 1696-1730). L’action est généralement sans intérêt et manque d’unité. Les opéras du Prete rosso ne semblent pas échapper à la règle. Composés presque toujours dans la hâte, ils constituent des anthologies de très beaux airs, mais qui ne sont pas toujours en rapport avec les textes et les situations dramatiques, et dont l’expression est soumise à des exigences impérieuses, avec, en priorité, celle de donner satisfaction à toutes les vedettes.

Vivaldi se distingue néanmoins dans quelques œuvres brillantes : La Verita in cimento (Venise, 1720), Giustino (Rome, 1724), Tito Manlio (Rome, 1720), Orlando et La Fida Ninfa. À l’art dramatique profane se rattachent aussi une Serenata a tre, deux cantates (Gloria Himeneo [v. 1725], composée à l’occasion du mariage de Louis XV avec Marie Leszczyńska, et La Senna festeggiante [v. 1729]), des cantates de chambre et une centaine d’airs, tirés pour la plupart de ses opéras.


L’influence

D’après les documents connus, Vivaldi exerça de son vivant une action puissante sur ses contemporains grâce à ses concertos et ses symphonies. Son influence agit en Italie sur B. Marcello, Baldassare Galuppi (1706-1785), sur les violonistes F. Geminiani (1687-1762), P. A. Locatelli (1695-1764), Francesco Maria Veracini (1690-1768), G. Tartini (1692-1770), sur le symphoniste G. B. Sammartini* et à l’étranger sur les Allemands J.-S. Bach*, qui transcrivit ou arrangea plus de vingt de ses concertos, Telemann* et Haydn*, et enfin sur les Français Joseph Bodin de Boismortier (1689-1755), J.-M. Leclair* et Jacques Aubert (1689-1753). Son art rayonna aussi par l’intermédiaire de ses élèves : l’Allemand Johann Georg Pisendel (1687-1755), qui fit connaître ses concertos et ses opéras à Breslau ; les Italiens Carlo Tessarini (v. 1690 - après 1766), Giuseppe Fedeli et Giovanni Battista Somis (1686-1763), fondateur de l’école piémontaise, qui forma les violonistes français Jean-Pierre Guignon (1702-1774), J.-M. Leclair et Gabriel Guillemain (1705-1771).

La gloire de Vivaldi, qui subit une longue éclipse après la mort du musicien, semble maintenant solidement établie. Depuis que Marc Pincherle a redécouvert le compositeur de musique instrumentale, sa personnalité apparaît plus éclectique. En accédant à ses partitions qui dorment encore dans les bibliothèques européennes — La Fida Ninfa a seule été enregistrée —, peut-être aura-t-on la révélation d’un autre Vivaldi, qui, pour l’instant, demeure uniquement un des grands maîtres de la musique instrumentale au xviiie s.

A. V.

 J. N. Forkel, Über J. S. Bachs Leben, Kunst und Kunstwerke (Leipzig, 1802 ; trad. fr. Vie, talent et travaux de J.-S. Bach, Baur, 1876). / A. Schering, Geschichte des Instrumentalkonzerts bis auf die Gegenwart (Leipzig, 1905 ; 2e éd., 1927). / R. M. Haas, Die Musik des Barocks (Potsdam, 1928). / Antonio Vivaldi, note e documenti sulla vita e sulle opere (Sienne, 1939). / M. Abbado, Antonio Vivaldi (Turin, 1942). / O. Rudge, Lettere e dediche di Antonio Vivaldi (Sienne, 1942). / M. Pincherle, Antonio Vivaldi et la musique instrumentale (Floury, 1948 ; 2 vol.) ; Vivaldi (Plon, 1955). / G. Guerrini, Antonio Vivaldi. La vita e l’opera (Florence, 1951). / G. F. Malipiero, Antonio Vivaldi, il Prete rosso (Milan, 1958). / R. Giazotto, Vivaldi (Milan, 1965). / W. Kolneder, Antonio Vivaldi, Leben und Werk (Wiesbaden, 1965). / R. de Candé, Vivaldi (Éd. du Seuil, coll. « Microcosme », 1967). / F. Lesure, Bibliographie des éditions musicales publiées par E. Roger et M.-C. Le Cène (Heugel, 1969). / C. Samuel et coll., Antonio Vivaldi (Hachette, 1975).