Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
V

vision (suite)

Même quand le sujet croit regarder fixement un point donné, en projetant sur la rétine son image sur le point de fixation, un examen précis par des moyens optiques d’enregistrement met en évidence un micronystagmus, tremblement continuel des yeux, de grande fréquence (100 à la seconde comme ordre de grandeur) et de faible amplitude moyenne (1′ d’angle), qui s’accroît par fatigue du sujet. Il ne s’agit pas là d’un défaut des muscles, et ce phénomène a une raison d’être ; on le constate par la technique de stabilisation de l’image rétinienne ; le sujet porte un verre de contact avec un petit miroir, sur lequel se réfléchit la mire qu’il regarde, si bien que l’image reste fixe sur la rétine même si l’œil bouge. Dans ces conditions, assez désagréables d’ailleurs, il constate que les contrastes de la mire s’effacent en quelques secondes dans une grisaille uniforme : le but du micronystagmus est donc de rafraîchir l’image en la projetant sur des cônes constamment différents. Remarquons, à ce propos, qu’un mécanisme analogue existe pour l’accommodation, le muscle ciliaire qui fait varier la forme du cristallin remuant sans cesse : ces microfluctuations de l’accommodation, ici encore, améliorent l’image par un tâtonnement continuel.

On s’est souvent posé la question de savoir comment il se fait que les objets extérieurs ne semblent pas bouger quand l’œil remue ; il existe, comme pour d’autres fonctions visuelles, un mécanisme compensateur, probablement commandé par l’influx nerveux qui va déplacer l’œil et qui, dans le cerveau, provoque la stabilisation apparente des objets ; si l’on remue un œil en le poussant avec son doigt, on constate qu’il n’y a pas de compensation : les objets se déplacent ; dans certaines paralysies, le sujet veut remuer l’œil ; rien ne se passe, et l’objet semble encore remuer, par une compensation sans objet puisqu’il n’y a eu aucun mouvement.


Relief

Les fonctions visuelles ne sont généralement pas meilleures avec les deux yeux qu’avec un seul, sauf évidemment la perception du relief, qui réside essentiellement dans les différences entre les images de deux yeux. Quand on présente aux deux yeux des images très différentes, par exemple des traits verticaux pour un œil et des traits horizontaux pour l’autre, il y a alternance : on voit tantôt l’un, tantôt l’autre des systèmes, avec neutralisation de ce qui n’est pas perçu : par instants, on voit fugitivement l’ensemble, mais avec un aspect instable très différent d’un quadrillage réel. Les contours résistent beaucoup mieux à la neutralisation que les fonds uniformes ; d’où le classique « trou dans la main » : on place la main à 20 cm devant un œil et devant l’autre un tube de carton à travers lequel on voit un paysage ; le sujet voit alors un rond de paysage se dessiner à travers un trou dans la main, la neutralisation affectant les parties les moins intéressantes des deux images.

Bien que nous ayons deux yeux, donc deux images rétiniennes, nous voyons le champ visuel en un seul exemplaire. L’explication du phénomène a été donnée par Huygens* il y a trois siècles ; la nature, dit-il, « a fait que chaque point du fond de l’œil a son point correspondant dans le fond de l’autre, en sorte que lorsqu’un point de l’objet est peint dans quelques deux de ces points correspondants, alors il ne paraît que simple comme il est ». On dit qu’il y a fusion. L’excitation de points non correspondants fait voir double : il y a diplopie. Si la diplopie est faible, elle n’est pas perçue comme telle, et le relief est fondé sur ces faibles écarts entre les images des deux yeux. Cette parallaxe binoculaire donne une extraordinaire précision à la vision en profondeur : à 1 m de distance, on peut apprécier une variation de 0,5 mm entre deux points voisins inégalement éloignés.

Il y a d’autres éléments qui peuvent concourir à la perception de la profondeur, mais avec beaucoup moins de précision, en particulier la parallaxe de mouvement : si, en forêt, on regarde les branches vers le haut avec un seul œil, on ne voit aucun relief, mais le moindre mouvement introduit des profondeurs relatives.


Vision des Insectes

Nous avons parlé jusqu’ici des Vertébrés, et spécialement de l’Homme. Mais quelques mots sur les Insectes nous montreront un monde visuel tout autre et bien remarquable, surtout si l’on pense qu’à eux seuls les Insectes rassemblent un nombre d’espèces supérieur à tout le reste du monde vivant.

Il y a peu de pigments visuels isolés chez les Invertébrés, mais, dans tous les cas, il semble que le chromophore soit le rétinal, comme chez les Vertébrés. Le spectre visible diffère de celui des Vertébrés par un décalage de 100 nm vers les courtes longueurs d’onde ; les Insectes voient donc l’ultraviolet, alors qu’ils sont généralement aveugles au rouge ; dans un œil à image rétinienne comme chez les Vertébrés, la vision de l’ultraviolet risquerait d’altérer la netteté de l’image, à cause du défaut appelé aberration chromatique (variation de focale avec la longueur d’onde), qui devient énorme dans l’ultraviolet ; dans les yeux composés des Insectes (v. œil), il n’y a pas à proprement parler d’image, et ce défaut disparaît.

Sur trente-trois genres différents d’Insectes, on a pu, par dressage ou par électrophysiologie, démontrer la vision des couleurs. Chez l’Abeille, par exemple, il y a trichromatisme, les fondamentales étant l’ultraviolet, le bleu et le vert. La vision colorée des Insectes joue un rôle important pour la pollinisation des fleurs : des pétales qui nous semblent blancs sont vus bariolés par une Abeille, qui se guide sur les dessins de sève absorbant l’ultraviolet pour aller vers le pollen. De même, il n’y a pas de fleurs vraiment rouges dans nos régions, où les fleurs sont fécondées par les Insectes : le rouge d’un Coquelicot est en réalité un pourpre, qui possède une seconde bande de réflexion dans l’ultraviolet. Au contraire, il y a de vrais rouges chez les fleurs tropicales fécondées par les Colibris. Le naturaliste n’a pas fini de s’émerveiller de ces « harmonies de la nature », pour parler comme Bernardin de Saint-Pierre.

Y. L. G.

➙ Couleur / Œil / Perception / Sensation.