Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
V

Virgile (suite)

Mais les Bucoliques ne se donnent pas comme une œuvre intemporelle. Encadrées dans les poèmes majeurs de la dépossession et de l’exil, elles sont une protestation contre les malheurs injustifiés des paysans, la revendication de leur qualité d’hommes, l’apologie — qui a valeur sociale non moins que généralement humaine — de la civilisation dont ils vivent. Jamais, dans la littérature antique, on n’avait lu rien de tel ; le paysan y était l’homme âpre au gain, crispé sur ses avoirs, ou le balourd, le niais dont on s’amuse ; Théocrite lui-même avait rarement dépassé ce niveau. Les Bucoliques s’inscrivent dans ces recherches qui, à la fin de la République, tendent à introduire l’homme « ordinaire » dans une littérature exclusivement peuplée jusqu’alors de dieux, de héros et de princes. Il porte avec lui des drames, des souffrances, une profondeur qui ne sont pas moindres ; désormais, on ne méconnaîtra plus sa majesté. L’élégie romaine est à interpréter de la sorte, mais on voit que la bucolique, cherchant ses acteurs dans la catégorie la plus méprisée du monde antique, va plus loin. Virgile, sans doute, en a eu le sentiment quand il a évoqué (Géorgiques, IV, 565) les audaces de sa jeunesse.

Le classicisme romain, dans l’ordre de la poésie, commence avec les Bucoliques ; les malheurs des années 40 ont été décisifs. Aux yeux d’un poète qui, en d’autres temps, n’eût été, peut-être, qu’un artiste distingué, la gravité de l’existence humaine s’est dévoilée tout d’un coup. Impossible, désormais, de se satisfaire des jeux dont s’était amusée la génération précédente dans une Rome agitée, mais encore sûre d’elle-même. En se disloquant sur les routes de l’exil, le petit monde des paysans, la pauvre humanité, a imposé l’évidence d’une capacité de souffrir, donc de ressentir, jusqu’alors méconnue. Rétrospectivement, les valeurs touchantes dont était faite sa vie, au moment où tout allait disparaître, apparaissaient en un jour plus clair. Impossible, désormais, d’oublier les hommes et de vivre en marge. À la même époque, Horace* a connu un ébranlement analogue. L’accord de deux tempéraments si différents est sûrement significatif de la réalité d’un moment spirituel.


Les épicuriens de Naples

Dix ans plus tard, en 29 av. J.-C., comme il ressort des derniers vers des Géorgiques, nous retrouvons Virgile à Naples. Mais un récit d’Horace (Satires, I, 5) nous invite à faire remonter cette installation jusqu’en 37 av. J.-C. ; un texte de Properce (II, 34) paraît nous dire que notre poète acheva ses Bucoliques dans la région de Tarente. Tout cela s’accorde assez bien : vers 38 av. J.-C., Virgile a dû quitter son pays ; après un essai pour se fixer à l’autre extrémité de l’Italie — il s’en souviendra dans la peinture du « vieillard de Tarente » (Géorgiques, IV, 125) —, il finit par s’établir en Campanie, où l’appelaient peut-être quelques souvenirs de ses années d’études.

C’est à ce moment, croyons-nous, qu’il entre en rapports avec les épicuriens de Naples, se lie plus étroitement avec Horace, avec L. Varius Rufus, qui sera un de ses exécuteurs testamentaires, peut-être avec Philodème, tous poètes et philosophes. Ces rapports à l’épicurisme nous sont expressément affirmés par la tradition antique ; ils ressortent, ce semble, de documents presque contemporains retrouvés dans les cendres d’Herculanum ; ils nous en apprennent sur Virgile moins que nous ne voudrions. L’épicurisme romain présentait une diversité de formes qui a longtemps échappé aux Modernes, égarés par les poncifs d’une littérature de controverse ou séduits par la cohérence et le ton dogmatique de l’exposé de Lucrèce. Inversement, bien des thèmes qu’on a tendance à lui attribuer en propre (recherche du bonheur, aversion pour les tracas où la vie se disperse, amour du loisir) apparaissent de plus en plus comme le bien commun de toutes les écoles. Il n’est donc jamais facile de déceler dans une œuvre des traces sûres d’épicurisme ni de dire comment un épicurien conçut son épicurisme.

Compte tenu de ces réserves, on pourra noter, cependant, que les épicuriens — plus que d’autres écoles, où prédominait un certain individualisme — avaient le culte de l’amitié ; ils s’efforçaient, dans leurs groupes, d’en instituer les conditions matérielles ; Virgile, meurtri, déraciné, a pu y être très sensible, retrouvant dans ces échanges quelque chose des dialogues poétiques où il avait saisi l’image de l’harmonie des âmes. La religiosité épicurienne, particulièrement concrète et ne répugnant pas à l’anthropomorphisme pour traduire l’expérience de la proximité des dieux, n’était pas, non plus, pour lui déplaire. Enfin, il est possible qu’il ail reconnu quelque chose de ses intuitions les plus chères dans cette sorte de monisme qui, aux antipodes du dualisme platonicien, constitue d’éléments uniques bêtes, hommes et dieux, sans en exclure les plantes mêmes et les rochers ; la quatrième Bucolique a été lue souvent comme un poème épicurien, quoiqu’elle reflète plutôt, croyons-nous, le monisme des stoïciens.

Mais Virgile, pas plus qu’Horace, n’a jamais été l’homme d’une doctrine. Non pas qu’il eût été un éclectique ou un indifférent. Seulement, la vocation intellectuelle des poètes est de traduire des évidences ou des pressentiments que les systèmes n’arrivent pas à mettre en forme et, comme, en sus de leurs images, de leurs moyens d’expression spécifiques, ils ont besoin d’un certain minimum de mots déjà connus et de concepts, ils les empruntent, sans aucun scrupule, aux philosophes qu’ils connaissent. Ne nous hâtons pas de conclure qu’ils en sont devenus les adeptes : leur souci principal est de rester fidèles à eux-mêmes et de rendre communicable ce qu’ils sont seuls à pouvoir dire.


Les « Géorgiques » poème des patiences

Sous les dehors d’un poème didactique renouvelé d’Hésiode, les Géorgiques, qui vont désormais occuper notre poète, sont un éloge lyrique des activités de l’homme des champs. La parenté avec les Bucoliques est apparente ; l’œuvre n’en est pas moins très différemment orientée : les Bucoliques nous offraient le spectacle d’une harmonie réalisée ou qui eût été possible — sa destruction ou sa corruption n’en sont que plus poignantes ; les Géorgiques nous parlent de travail, d’effort, non plus de repos, de poésie ou de contemplation. L’homme ne s’est pas pour autant distancé de la Nature ; la Nature, elle aussi, travaille ; il est un Bouvier dans le ciel ; le retour périodique des constellations imite, aux confins du monde, le cycle des travaux de la terre ; point de repos nulle part. À supposer que le poète eût été épicurien, cette valorisation du travail ne l’eût pas nécessairement séparé de ses amis : l’épicurisme a toujours contesté la réalité d’un âge d’or révolu ; seul un patient effort a conduit l’humanité où elle est. Quoi qu’il en soit, cette orientation est bien un acquis définitif du poète : l’agriculture des Géorgiques annonce déjà le héros tenace de l’Énéide et son obéissance à son dur destin : Labor verus.