Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
V

ville (suite)

Les avantages que la cité apporte à ceux qui exercent le pouvoir sont si divers qu’il est difficile d’en établir l’inventaire, mais ils sont si réels que l’analyse mérite d’être tentée. À un premier stade, la ville tire une partie de son avantage de son rôle militaire : fortifiée, elle défie les envahisseurs et résiste aux agitations désordonnées des paysans voisins. Jusqu’à la fin du Moyen Âge, elle apparaît souvent ainsi fondamentalement comme une forteresse, comme un point essentiel de l’espace stratégique. Avec l’apparition des armes à feu et les progrès de l’artillerie, son rôle s’amenuise dès l’âge baroque. Il est bien sûr possible de défendre une cité en l’entourant de ceintures à redans, dont les architectes militaires italiens de la Renaissance découvrent le principe et que Vauban* systématise et multiplie aux frontières de la France : mais il s’agit d’une organisation lourde, très contraignante et qu’on ne peut généraliser à l’ensemble des cités d’un pays. La ville forte n’est plus qu’un élément dans la structure militaire d’un espace national : elle a cessé d’exercer par elle-même un pouvoir.

L’origine des fonctions politiques de la ville est à chercher plutôt dans un autre domaine : commander, c’est à la fois rassembler une information exacte sur ceux qu’on gouverne, leur donner des ordres et vérifier qu’ils sont bien transmis et exécutés. La cité est précisément, dans l’organisation d’un grand espace, le point où se concentrent les relations et où se noue l’essentiel des réseaux d’information. Dans la mesure où les techniques d’acheminement des données et des nouvelles sont imparfaites et lentes, il importe, pour créer une bonne transparence dans un grand espace, d’établir une structure hiérarchique de centres de traitement des informations. Chaque ville est ainsi un relais dans un réseau complexe : on y rassemble ce qui vient de la campagne voisine ou des centres inférieurs, on le trie, on en extrait l’essentiel, on en établit la synthèse, qu’on transmet au relais suivant, et ainsi de proche en proche.

L’organisation politique d’un grand espace ne peut donc se concevoir sans réseau urbain : celui qui structure et contrôle tout le système de transfert des nouvelles et des ordres est le seul à pouvoir dominer l’ensemble. Ainsi, parmi les avantages qui naissent de la ville, ceux qui résultent de la concentration des informations sont essentiels pour comprendre les formes modernes de la géographie politique.

Les gouvernants ne sont pas les seuls à saisir tout l’intérêt que peut présenter l’utilisation des facilités de transmission des nouvelles et des consignes qu’offrent la ville et le réseau de tous les centres qui sont en contact permanent : les commerçants en tirent profit pour créer des succursales partout, entretenir des relations régulières sur des marchés éloignés. Peu à peu se multiplient, dans les sociétés en cours de modernisation, les entreprises, les administrations, les organisations ou, pour employer un terme plus classique, quoique chargé de connotations désagréables, les bureaucraties. La naissance des bourgeoisies urbaines coïncide avec l’apparition de ces formes nouvelles de structuration de l’espace et de la vie sociale, avec, donc, une nouvelle dimension de la vie urbaine.


L’espace urbain

Comment organiser l’espace urbain pour maximiser l’interaction sociale et dégager la multiplicité des avantages qui peuvent en résulter, comme nous venons de le voir ? Le problème est complexe, et, dans la mesure où les finalités de l’agglomération ne sont pas toujours les mêmes, la structure d’ensemble peut varier : elle n’est pas identique dans les centres rituels des grandes civilisations archaïques, dans les points forts des systèmes militarisés ou dans les noyaux à fonction commerciale et administrative qui se multiplient au Moyen Âge. Les villes de séjour, de rentiers, de classes oisives font une place plus large au spectacle urbain que celles qui sont plus laborieuses : les agglomérations qui vivent du tourisme perpétuent la tradition des cités conçues pour la vie ostentatoire. La multiplication des manufactures et des usines introduit dans l’espace contemporain des forces supplémentaires. Certaines sont générales et expliquent la parenté des solutions et le petit nombre de configurations effectivement observées.

Les villes naissent du besoin de faciliter au maximum les fonctions de relation, mais elles doivent répondre à d’autres exigences. Ceux qu’elles abritent doivent pouvoir se retrancher de la vie publique pour se reposer, méditer, dormir. Tous désirent aussi jouir de la sécurité qu’offrent les groupes relativement clos où l’on se sent connu, apprécié : chaque ménage doit se sentir quelque part à l’abri des atteintes de tous ; à l’échelon immédiatement supérieur, la communauté locale du village est parfois reconstituée à l’échelle du voisinage, de la rue, du quartier. Lorsque la semaine de travail est finie, que les activités proprement urbaines s’arrêtent, les gens sont heureux de pouvoir se détendre, se promener et de gagner des coins où la nature subsiste. L’espace urbain comprend donc nécessairement des lieux consacrés aux diverses formes de l’interaction sociale, des zones de repos, de détente et de loisirs ainsi que, pour joindre les uns et les autres, des espaces de circulation. Comment combiner ces divers éléments de manière à satisfaire au maximum tout le monde ?

Il est de l’intérêt de la collectivité de minimiser le temps passé en déplacement pour se rendre des lieux de résidence aux secteurs où l’on participe à l’existence sociale générale : cela conduit à situer au centre de l’aire construite le foyer qui abrite les fonctions essentielles, le centre du culte ou la citadelle dans certains cas, le bazar, le forum ou le marché dans d’autres, ou bien encore la place et les monuments où se donne le spectacle urbain et où s’épanouit sous ses formes les plus raffinées la civilité. Dans la mesure où la grande ville doit remplir une multiplicité de fonctions, il est également de l’intérêt de chacun et de tous de réduire le temps et la peine que l’on a à passer d’une activité à l’autre. Le centre-ville apparaît alors comme un commutateur social, comme un système de structuration qui autorise les rencontres les plus variées dans des cadres efficaces et sans déplacements inutiles. Tout autour du centre, il est normal de disposer les quartiers d’habitation de manière à placer au plus près ceux qui ont le plus de temps à passer dans le centre ou ceux dont l’activité y crée le maximum d’avantages pour la collectivité. Plus loin, on peut situer les groupes qui n’ont pas constamment à participer aux activités collectives et laisser une place de plus en plus large aux aires de détente et de loisirs : parcs, jardins, terrains de sport. Ainsi voit-on généralement les villes s’ordonner selon un plan concentrique. Comme la circulation se fait plus facilement le long des grands axes qui mènent au quartier central, la forme n’est jamais parfaitement régulière : l’image la plus fréquente de la ville traditionnelle est celle d’un système radioconcentrique. Il n’y a guère que les villes fortifiées qui soient presque circulaires : les charges d’entretien des enceintes sont si lourdes qu’on a intérêt à faire celles-ci aussi courtes que possible.