Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
V

Viêt-nam (suite)

L’administration directe en est laissée à l’ancienne aristocratie locale, coiffée seulement d’un gouverneur général han. Cette politique assez libérale des « Han occidentaux » sera remplacée à l’avènement des « Han orientaux », en 23 apr. J.-C., par une politique d’assimilation à outrance, qui va entraîner de nombreuses insurrections populaires. La première d’entre elles a lieu en 40 apr. J.-C. ; elle est menée par deux femmes, les sœurs Trung, qui parviennent à chasser les troupes d’occupation chinoises et à édifier un royaume indépendant. Mais, dès 43, une expédition punitive commandée par l’un des plus grands généraux des Han, Ma Yuan, le « général Dompteur des Flots », ne tarde pas à venir à bout de l’armée des sœurs Trung, acculant ces dernières au suicide. Après la victoire, Ma Yuan tente vainement de détruire la civilisation plusieurs fois millénaire des Âu Lac Viêt pour y substituer celle des Han. En 203, le nom de Giao Chi est remplacé par celui de Giao Châu (en chin. Jiazhou [Kiao-tcheou]), qui persistera jusqu’à la fin de l’occupation chinoise.

De nouvelles révoltes vont encore secouer le joug de la Chine. La plus importante est celle de Ly Bôn (Ly Bi) en 541 : ce dernier réussit à fonder le royaume de Van Xuan, qui va durer plus de soixante ans. En 603, le Van Xuân est envahi et occupé par les Sui (Souei, 581-618), puis par les Tang (T’ang, 618-907), qui créent le protectorat général d’Annam (« Sud pacifié »).

Mais la Chine des Tang, épuisée par les révoltes militaires et les troubles que les querelles de succession engendrent autour de la Cour impériale, entre dans une période de déclin, dont les Vietnamiens vont tirer profit pour fomenter une insurrection populaire généralisée. Les armées chinoises doivent bientôt abandonner leurs garnisons et repasser en Chine. Dès 905, un Vietnamien, Khuc Thua Du, est élu gouverneur du Giao Chaû à la place du gouverneur chinois chassé par le peuple. Les Tang, impuissants, le confirment dans cette fonction l’année suivante. Dès lors, les Vietnamiens ont le contrôle de toute la basse et moyenne région qui s’étend entre les contreforts du Yunnan (Yun-nan), au nord, et la zone du 17e parallèle, au sud.

Enfin, Ngô Quyên, fondateur de la première dynastie nationale, accède au trône en 939 après la victoire sur les Chinois sur le fleuve Bach Dang.


La monarchie féodale

Une crise de succession fait suite à la disparition de Ngô Quyên en 944. Elle débouche sur une période d’anarchie durant laquelle le pays est divisé en douze seigneuries militaires (Su Quân). Après plus de vingt ans de guerre civile, Dinh Bô Linh, l’un des seigneurs, l’emporte sur tous les autres et regroupe sous son autorité la totalité du territoire. Il se proclame premier empereur de la dynastie des Dinh (968-980), installe sa capitale à Hoa Lu et donne à son pays, dont l’indépendance est reconnue par la Chine, le nom de Dai Co Viêt (968). La demande d’investiture auprès de l’empereur de Chine, accompagnée du versement à ce dernier d’un tribut triennal, n’est qu’une tactique diplomatique visant à garantir les frontières du nord contre toute invasion chinoise, tactique qui deviendra une constante de la politique des monarques du Viêt-nam. En 979, l’empereur et le prince héritier sont assassinés par un illuminé. Le pouvoir passe aux mains du généralissime Lê Hoan, qui devient empereur sous le nom de Lê Dai Hanh. Grand stratège génial, ce dernier mène des guerres victorieuses contre la Chine et le Champa, qui tentent de profiter des crises de succession pour envahir le Dai Co Viêt. Malheureusement, la dynastie des Tiên lê (ou Lê antérieurs, 980-1009) ne dure pas longtemps, et il faut attendre la grande dynastie des Ly pour que le Dai Co Viêt, qui devient le Dai Viêt en 1054, puisse accéder à une longue période de paix, de puissance et de rayonnement culturel.

La dynastie des Ly (1010-1225) s’attache, dès son avènement, à consolider durablement son pouvoir, établissant progressivement une administration civile qu’elle va transformer en une légitimité bientôt largement acceptée.

L’organisation administrative, civile et militaire des débuts de cette dynastie est dictée par une volonté de consolidation du pouvoir central. Le Dai Viêt, dont la capitale est transférée dès 1010 à Thang Long (actuel Hanoi), est divisée en provinces, gouvernées par des proches de la famille impériale, apanagés et strictement hiérarchisés.

Peu à peu, le système chinois du mandarinat s’implante et fait reculer la nature familiale du pouvoir monarchique. Un corps de mandarins civils et militaires, recrutés par examens, va constituer toute la charpente de l’édifice administratif. Cette sélection aboutit à la naissance d’une bureaucratie gardienne de l’ordre et le plus souvent très conservatrice. Les fonctions des mandarins sont la perception des taxes prélevées sur la population rurale, le maintien de l’ordre établi, la levée de milices destinées à grossir les armées impériales, le bon fonctionnement de la justice.

La monarchie des Ly couvre par son administration tous les échelons provinciaux et de districts, mais les communes villageoises, qui sont la trame de l’unité sociale et économique, continuent à jouir d’une certaine autonomie démocratique.


Le régime socio-économique et politique sous les Ly

C’est l’empereur qui, de droit, détient la terre. N’en utilisant qu’un faible pourcentage, l’État apanage la plus grande part à ses dignitaires. Quant aux terres communales et privées, il en récolte impôts fonciers et taxes diverses.

Les domaines apanagés aux nobles comprennent aussi les paysans qui doivent corvées ou impôts soit à leur seigneur, soit à la fois à leur maître et à l’État. Ces terres domaniales ne sont pas propriété héréditaire, et seul l’empereur peut en décider la transmission aux héritiers ou la reprise en possession.

Ces domaines sont cultivés par des paysans qui, statutairement, ne sont pas des serfs, mais qui, dans la pratique, en subissent la condition. Au-dessous de ces paysans, prisonniers de guerre, criminels et faillis constituent un groupe social pratiquement réduit à l’esclavage.

Certaines communautés monastiques bouddhiques possèdent aussi de grands domaines, tandis que la propriété foncière privée commence à faire son apparition avec la naissance d’une petite classe de paysans propriétaires.

Quant aux terres communales, majoritaires et cultivées par des paysans astreints à des corvées périodiques, elles sont épisodiquement partagées sous la direction des notables, dont l’influence et le pouvoir (reposant souvent plus sur l’âge et la respectabilité morale que sur la richesse) sont importants.

L’agriculture, plus précisément la riziculture irriguée, constitue la base de l’économie féodale. La centralisation du pouvoir permet le développement de cette agriculture, qui reste très largement communautaire du fait des soins exigés par la culture du riz et surtout en raison de la nécessité d’effectuer de grands travaux d’hydraulique.

L’artisanat prend un nouvel essor (cotonnades, soieries et brocarts, céramique, orfèvrerie, fonte des métaux), favorisé par la croissance d’une batellerie commerciale de cabotage menant ses jonques jusqu’en Chine.