Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
V

Vierne (Louis)

Organiste et compositeur français (Poitiers 1870 - Paris 1937).


Le souvenir de Vierne associe pour toujours aux résonances quasi magiques de l’instrument de Cavaillé-Coll à la cathédrale de Paris la personnalité d’un aveugle de génie accablé par la vie.

Louis Vierne naît presque sans vue. Son père, journaliste, transporte son foyer à Paris en 1873, à Lille en 1876, puis de nouveau à Paris en 1880 et donne à son fils une instruction que son infirmité l’empêche d’acquérir normalement, tandis que son oncle Charles Colin, grand prix de Rome, organiste et professeur de hautbois au Conservatoire de Paris, supervise ses premières études musicales. Rentré en octobre 1881 à l’Institution des jeunes aveugles de Paris, où il restera neuf ans, Vierne obtient en 1886 deux brillants premiers prix (violon et piano) devant un jury présidé par César Franck.

Après l’été de 1887, il commence l’étude de l’orgue. Auditeur chez Franck à la classe du Conservatoire, il est admis dans cette même classe en octobre 1890. Un mois après, Franck disparaît ; Charles-Marie Widor* lui succède. Aussitôt une entente s’établit entre lui et Vierne, qui se voit attribuer la tâche d’assistant de la classe dès la rentrée de 1891. À la suite d’une cabale contre Widor, Vierne n’obtient son premier prix qu’en 1894, mais à l’unanimité et avec les félicitations du jury. Widor le nomme aussitôt suppléant à la classe et à son orgue de Saint-Sulpice. Malgré la succession d’Alexandre Guilmant (1837-1911) en 1896 à la classe d’orgue (Widor étant nommé professeur de composition), Vierne garde son poste de suppléant. En 1899, il épouse Ariette Taskin, cantatrice, fille d’Alexandre Taskin (1853-1897), professeur de chant au Conservatoire, et descendante de la grande famille des facteurs de clavecin. Un avenir brillant semble s’annoncer avec sa nomination en 1900, après concours, au grand orgue de Notre-Dame. À la mort de Guilmant, après dix-sept années de présence bénévole à la classe, Vierne espère une place plus officielle, mais l’honneur en échoit à Eugène Gigout (1844-1925). V. d’Indy, comprenant sa déception, le fait succéder à Guilmant au cours supérieur de la Schola cantorum. Après ces premières épreuves, la guerre éclate, qui voit Vierne dans des conditions matérielles précaires. Ses yeux le font souffrir, et il doit se rendre en Suisse pour subir de nouveaux soins. En novembre 1917, son fils Jacques (né en 1900) meurt à la guerre ; quelques mois plus tard, c’est le tour de son frère René (1878-1918), qui, premier prix d’orgue du Conservatoire en 1906, organiste de Notre-Dame-des-Champs, laisse plusieurs pièces d’orgue et une intéressante Méthode d’harmonium (1913).

La carrière internationale de Vierne débute véritablement après son retour à Paris en 1920. L’Allemagne, après une tournée en 1906, demande de nouveau le musicien en 1921, puis en 1922. Vierne parcourt ensuite la Suisse, l’Italie, la Belgique, la Hollande, l’Autriche, l’Espagne, sans toutefois oublier la France. L’Angleterre l’appelle en 1924, puis en 1925, où il se rend jusqu’en Écosse et en Irlande. Le 15 janvier 1927, Vierne s’embarque pour quatre mois pour les États-Unis. La joie de cette tournée triomphale sera entamée par un premier accident cardiaque. Le 10 juin 1932, Vierne inaugure avec son maître Widor l’orgue restauré de Notre-Dame. Le mercredi 2 juin 1937, à son 1 750e concert donné devant les « Amis de l’orgue », après avoir joué en première audition son Triptyque, il s’apprête à improviser sur l’Alma redemptoris mater : une note de pédale résonne, lugubrement... Louis Vierne s’éteint à ses claviers, comme il l’avait désiré.

Deux musiciens — ses deux maîtres — se retrouvent en Vierne : Franck, qui lui ouvre la voie de la recherche harmonique et du chromatisme, qu’il rendra angoissé parfois jusqu’à l’aigreur, et Widor, à qui il emprunte une perfection formelle et une connaissance du métier. L’œuvre de Vierne, celle d’un romantique par son ton passionné, est avant tout humaine, d’un tempérament lyrique et d’une grande sensibilité attisée par de vives déceptions ; mais elle concilie avec bonheur sensibilité et raison. Si Vierne reste attaché à la formule de l’orgue symphonique, il témoigne de recherches plus personnelles et peut-être plus originales dans sa musique de chambre et de piano, plus proche de Fauré, qu’il admirait et à qui il dédia sa Symphonie d’orchestre. Le domaine de l’écriture vocale a attiré sa plume : musique religieuse, simples mélodies qu’il adaptera souvent pour voix et orchestre (Poème de l’amour), œuvres lyriques de plus grande envergure (Eros) sur des textes de Verlaine, de Sully Prudhomme ou de J. Richepin.

Vierne, à côté de sa carrière d’organiste virtuose, d’improvisateur, de compositeur, se montre un excellent pédagogue : Joseph Bonnet (1884-1944), Marcel Dupré (1886-1971), Nadia Boulanger (née en 1887), Noëlie Pierront (née en 1899), Maurice Duruflé (né en 1902), Édouard Souberbielle (né en 1899), Bernard Gavoty (né en 1908) comptent parmi ses nombreux élèves, comme l’Américain Edward Shippen Barnes (1887-1958), qui contribua à répandre son œuvre outre-Atlantique.

L’un des derniers représentants du romantisme en ce premier tiers du xxe s., Vierne peut paraître attardé pour cette époque, mais sa nature ardente, aux accents douloureux, en fait l’une des plus brillantes figures de noire école d’orgue française.

Les œuvres principales de L. Vierne

Orgue : 6 symphonies (1899, 1903, 1911, 1914, 1924, 1930) ; Messe basse pour orgue ou harmonium (1912) ; Vingt-Quatre Pièces en style libre en 2 livres (1913) ; Vingt-Quatre Pièces de fantaisie en 4 suites de 6 pièces (1926-27) ; Triptyque (1931) ; Messe basse pour les défunts pour orgue ou harmonium (1934).

Musique vocale religieuse : motets ; Messe solennelle pour chœur à 4 voix mixtes et 2 orgues (1900).

Piano : Suite bourguignonne (1899) ; Trois Nocturnes (1916) ; Silhouettes d’enfants (1918) ; Solitude (1918) ; Douze Préludes en 2 livres édités en 1921 et 1924.