Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
V

Vienne (suite)

Au sud du Ring se trouvent les monuments majeurs de l’architecture baroque de Vienne, et d’abord la Karlskirche (église Saint-Charles-Borromée), que le grand Fischer von Erlach éleva avec sa colonnade antique précédant une coupole et accostée de deux ailes qui sont comme creusées pour recevoir deux colonnes du type de la colonne Trajane. Une autre église, des plus originales, est la Piaristenkirche, qui a reçu une très belle décoration à fresque du peintre Franz Anton Maulbertsch (1724-1796).

Beaucoup de palais de la noblesse viennoise sont ornés d’atlantes grandioses adossés aux colonnes des escaliers, supportant à grand effort des balcons, encadrant des portails. Le plus exemplaire de ces palais est probablement le Belvédère, construit par Hildebrandt pour le prince Eugène de Savoie sur deux niveaux comprenant chacun un édifice. Le Belvédère supérieur est séparé du Belvédère inférieur par un long parterre aux eaux jaillissantes. Les atlantes du premier sont parmi les plus tumultueux de Vienne. Le second a été transformé en musée du Baroque autrichien sous la tutelle d’un groupe sculpté aux singulières torsions, l’Apothéose du Prince Eugène (1721), par Balthasar Permoser (1651-1732) ; la génération suivante des sculpteurs, d’une pureté presque classique, est représentée par Georg Raphael Donner (1693-1741), dont les statues des affluents du Danube (remplacées par des copies à la belle fontaine du Neuer Markt) ont été transportées ici, faisant contraste avec les bustes grimaçants par lesquels l’étrange Franz Xaver Messerschmidt (1736-1783) a prétendu représenter les divers caractères humains. Institution unique que ce musée du Baroque, où ne manque point non plus la peinture avec l’étincelant décorateur Maulbertsch.

Les palais à atlantes sont nombreux : palais Trautson, de la Chancellerie de Bohême, palais d’hiver du Prince Eugène, palais Daun-Kinsky, Liechtenstein... Le palais Schwarzenberg est célèbre par ses jardins. Mais le plus vaste et le plus connu de ces ensembles civils est le château impérial de Schönbrunn, construit sur les plans de J. B. Fischer von Erlach de 1695 à 1713, à l’emplacement d’un pavillon de chasse, et remanié ensuite par Nikolaus Pacassi (1716 - apr. 1796).

P. D. C.

 H. Tietze, Wien (Leipzig, 1918). / R. K. Donin, Geschichte der bildenden Kunst in Wien (Vienne, 1944). / V. Oberhammer, Die Gemäldegalerie des Kunsthistorischen Museums in Wien (Vienne, 1959-60, 2 vol. ; trad. fr. partielle la Peinture au musée de Vienne, Cercle d’art, 1962). / R. Feuchtmüller et W. Mrazek, Biedermeier in Österreich (Vienne, 1963). / F. Hennings, Das barocke Wien (Vienne, 1965 ; 2 vol.) ; Das Josephinische Wien (Vienne, 1966). / O. Uhl, Moderne Architektur in Wien von Otto Wagner bis heute (Vienne, 1966). / Vienne au temps de François-Joseph (Hachette-Réalités, 1970).


L’école architecturale de Vienne

Capitale internationale d’un empire cosmopolite, Vienne est à l’extrême fin du xixe s. l’un des carrefours de la pensée européenne : le conflit permanent qui existe entre le pouvoir dictatorial de l’administration impériale et le réveil des nationalités dans l’Europe centrale crée cette fermentation favorable à l’éclosion d’une pensée nouvelle qu’on ne trouve nulle part ailleurs sur le continent, sinon en Russie. L’explosion démographique de ce centre industriel en plein essor n’est pas moins considérable, puisque la ville passe de 632 000 habitants en 1869 à plus de 2 millions en 1910 : la fièvre des affaires surchauffe des esprits en pleine révolution.

L’explosion urbaine de Vienne est marquée dans la seconde moitié du xixe par la démolition des fortifications et l’aménagement du Ring, qui prend leur place. La forte personnalité de l’architecte Theophil von Hansen (1813-1891) et celle de l’Allemand Gottfried Semper* expriment, dans cette période, les opinions vigoureusement contradictoires des tenants de l’académisme et du rationalisme — face à l’éclectisme florissant de Karl von Hasenauer (1833-1894), de Heinrich von Ferstel (1828-1883), d’August Siccard von Siccardsburg (1813-1868) et d’Eduard Van der Nüll (1812-1868), les deux derniers auteurs de l’Opéra de Vienne, dont le mauvais accueil par le public et par la presse provoqua le double suicide...

Élève de Hansen, puis de Siccardsburg et de Van der Nüll, Otto Wagner (1841-1918), fondateur de cette école architecturale de Vienne, en reste la plus forte personnalité par sa foudroyante progression. La première moitié de sa carrière est celle d’un architecte académique qui verse dans l’éclectisme. En 1893, Wagner dessine un plan général d’aménagement de la ville de Vienne, qui comprend la création du chemin de fer urbain et la régulation des cours du Danube et de la Vienne — travaux considérables qui seront aussitôt entrepris sous sa direction. En 1894, il succède à Hasenauer comme professeur à l’Académie des beaux-arts : sa leçon inaugurale pose les fondements d’une pensée fonctionnaliste inspirée par Semper. Ces théories architecturales et urbanistiques aboutiront à la publication de Moderne Architektur (1895), puis de Die Grossstadt (1911). Chef de file des modernistes, Wagner évolue alors de façon spectaculaire : la « Majolika Haus » (1898-99), couverte d’un magnifique décor de faïence polychrome, est l’un des monuments de l’Art* nouveau européen. Mais Wagner saura dépasser cette expérience : la caisse d’épargne (1904-1906), puis l’église Am Steinhof (1904-1907) acquièrent dans leur monumentalisme une retenue toute moderne, dont les dernières œuvres du maître (projet de l’hôtel Wien, 1910 ; seconde villa Wagner, 1912-13) exaspèrent l’élégance.

Autour de Wagner, c’est le mouvement de la « Sécession » viennoise qui est d’abord florissant : Josef Maria Olbrich (1867-1908) et Joseph Hoffmann (1870-1956), les deux assistants de Wagner, fondent le mouvement en 1897 avec d’autres artistes, notamment le peintre Gustav Klimt (1862-1918) et le graphiste Koloman Moser (1868-1918). La Sécession publie jusqu’en 1904 une revue littéraire et artistique, Ver Sacrum, et organise de multiples expositions dans le bâtiment qu’Olbrich lui a construit en 1898. Se réclamant dès l’origine de Charles Rennie Mackintosh (v. Glasgow) et de l’Art nouveau bruxellois, c’est autour de ces expositions que le mouvement définit l’originalité du « Jugendstil » viennois, qui cède moins au symbolisme et à l’exaspération lyrique de la courbe qu’à une forme de modernisme, orienté comme il est vers une géométrie hiératique et précieuse, riche en matériaux raffinés et en élégance de couleurs.