Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
V

Victoria (Tomás Luis de) (suite)

Dans toute sa production, on cherchera vainement la moindre pièce profane, et même le moindre thème populaire. Toute son œuvre est une longue prière, une méditation spirituelle passionnée. Les thèmes eux-mêmes de ses motets et de ses messes sont tirés du chant grégorien ou, tout particulièrement, du vieux plain-chant mozarabe propre à l’Espagne wisigothique du temps des invasions arabes. Et pourtant, malgré ce renoncement volontaire, que de couleur, que de frémissant lyrisme, que d’intensité dans les 21 messes de 4 à 12 voix, les 46 motets de 4 à 8 voix, les 35 hymnes, les 19 cantiques (18 Magnificat et 1 Nunc dimittis), les 12 antiennes (dont 10 à la Vierge), les 7 psaumes de 6 à 12 voix, les 3 séquences, les 2 cantiones sacrae, les Litanies à la Vierge, les Offices de la semaine sainte et des défunts qui forment l’œuvre de ce musicien de génie ! Dans ses dernières œuvres, les trois messes mariales (Salve Regina, Alma Redemptoris, Ave Regina) et la Missa pro victoria œuvre de fête à 9 voix, contenue comme les précédentes dans le recueil de 1600, il adopte l’écriture concertante à double chœur avec accompagnement d’orgue, chose toute nouvelle à l’époque. De nombreux motets pratiquent également l’écriture à double chœur, et, dans la messe Laetatus sum et le psaume Confitemini Domino, Victoria en appelle même à trois groupes vocaux, faisant siennes les conquêtes des Gabrieli. Parmi les messes (qui comprennent les deux requiem : la Missa pro defunctis à 4 voix de 1583 et l’Officium defunctorum de 1605, à 6 voix), onze sont des messes-parodies d’après ses motets. L’ensemble le plus monumental demeure l’Officium hebdomadae sanctae, qui ne comporte pas moins de 37 pièces : nocturnes des jeudi, vendredi et samedi saints, comprenant leçons et répons, Passion selon saint Jean et Passion selon saint Matthieu (où les chœurs alternent avec la monodie grégorienne), impropères, antiennes, Miserere, etc. Jamais l’art de Victoria n’est monté plus haut que dans les bouleversantes Lamentations de Jérémie formant l’essentiel des leçons, ou que dans ces répons où la musique, aux teintes sombres et pathétiques, aux dissonances audacieuses, semble souffrir jusque dans sa chair la Passion du Christ. Dans l’ultime Officium defunctorum, au contraire, ce sont la clarté et la sérénité surnaturelles qui dominent. La radieuse espérance chrétienne de Victoria s’y traduit par des mouvements mélodiques et des cadences résolument ascensionnels, par la prédominance des modes majeurs : la musique semble y participer déjà à l’allégresse de la vie éternelle, à la perspective de contempler à tout jamais la face de Dieu. Cet art admirable, idéalement liturgique, vit de la présence permanente du plain-chant, qui forme le cœur même de la polyphonie de Victoria, laquelle s’articule librement autour de cette ligne conductrice, le plus souvent étroitement intégrée au sein du tissu contrapuntique.

Si l’œuvre du plus grand compositeur espagnol a fait l’objet, par les soins de Felipe Pedrell (1841-1922), d’une édition complète (déjà relativement ancienne et pas absolument exhaustive), l’absence de toute étude d’envergure sur la vie et l’œuvre du musicien, dans quelque langue que ce soit, constitue l’une des lacunes les plus graves et les moins compréhensibles de la musicologie actuelle.

Les œuvres principales

Motecta de 4 à 8 voix (Venise, 1572 ; Rome, 1583 : 33, puis 53 motets) ; Liber primus (messes, psaumes, Magnificat ; Venise, 1576) ; Cantica B. Virginis vulgo Magnificat (avec 4 Antiennes à la Vierge ; Rome, 1581) ; Hymni totius anni (avec 4 Psaumes ; Rome, 1581) ; Missarum Libri duo (contient les Litanies de la Vierge et la Missa pro defunctis ; Rome, 1583) ; Officium hebdomadae sanctae (Rome, 1585) ; Motecta festorum totius anni (Rome, 1585) ; Missae, Liber secundus (Rome, 1592) ; Missae, Magnificat, Motecta, Psalmi (avec orgue ; Madrid, 1600) ; Officium defunctorum (Madrid, 1605).

H. H.

 H. Collet, le Mysticisme musical espagnol au xvie siècle (Alcan, 1913) ; Victoria (Alcan, 1915). / F. Pedrell, Tomás Luis de Victoria, abulense (Valence, 1918). / H. von May, Die Kompositionstechnik Tomás Luis de Victorias (Berne, 1943).

Victoria Ire

(Londres 1819 - Osborne, île de Wight, 1901), reine de Grande-Bretagne et d’Irlande de 1837 à 1901 et impératrice des Indes de 1876 à 1901.



Souveraine hors du commun

Souveraine dont le règne a été le plus long et le plus glorieux de l’histoire de la Grande-Bretagne, Victoria Ire incarne avec majesté la grandeur britannique à son apogée. L’empire sur lequel elle règne s’étend sur des espaces immenses, puisqu’à sa mort en 1901 il couvre le cinquième des terres émergées. La prépondérance britannique, quasi incontestée, s’affirme alors aussi bien sur le plan industriel (l’« atelier du monde »), commercial ou naval que dans le domaine diplomatique (la pax britannica). L’ère « victorienne » est également remarquable pour sa stabilité : en soixante-quatre ans de règne, non seulement la Grande-Bretagne a échappé aux guerres et aux révolutions, mais son évolution tranche avec celle des autres pays européens. Victoria est restée paisiblement assise sur le trône alors qu’autour d’elle s’effondraient les régimes et que disparaissaient les souverains. Qui plus est, le modèle de la monarchie constitutionnelle fondé sur des institutions représentatives se renforce : à l’intérieur, il évolue vers la démocratie, tandis qu’à l’extérieur il fait de nombreux adeptes dans le monde.

Enfin, l’un des grands mérites politiques de Victoria a été, en gagnant l’attachement de ses sujets, d’asseoir la monarchie en Angleterre sur des bases si solides que la marque en est encore visible de nos jours. À la fin de sa vie, la reine-impératrice, devenue une très vieille dame (on l’a baptisée la « grand-mère de l’Europe »), mais toujours aussi volontaire et décidée, apparaît comme le symbole même de la puissance mondiale de la Grande-Bretagne, avec sa figure hiératique, imposante, orgueilleuse, mais non dénuée de quelque chose de maternel : aussi sa disparition sera-t-elle ressentie intensément par tout un peuple. Témoignage du rayonnement britannique tout au long du règne : le nom de la souveraine se trouve répercuté aux quatre coins de l’univers par la nomenclature géographique, qui compte désormais un État de Victoria et le Grand Désert Victoria en Australie, plusieurs lacs Victoria (dont le plus grand lac de l’Afrique), une terre Victoria dans l’Antarctique, une île Victoria, île de l’archipel arctique canadien, des chutes Victoria sur le Zambèze, Fort Victoria en Rhodésie, Victoriaville au Québec, deux capitales appelées Victoria — en Colombie britannique et à Hongkong — sans même mentionner une foule de caps, baies, pics, montagnes, vallées, ponts, etc.