Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
V

Vico (Giambattista) (suite)

Dans son Autobiografia, composée à cinquante-sept ans (en 1725), Vico lui-même a mis l’insubordination intellectuelle de ses jeunes années sur le compte de la fracture du crâne dont il fut victime à l’âge de sept ans et qui le condamnait, selon le diagnostic de son « chirurgien », « à mourir ou à survivre imbécile ». C’est à cet accident, au contraire, que Vico fait remonter la « mélancolie » et la vivacité d’esprit qui le rendaient rebelle aux lenteurs de la pédagogie de l’époque.

L’asile le plus propice à la passion de la lecture fut sans doute pour le jeune Vico la riche et paisible demeure de Domenico Rocca, à Vatolla (dans le Cilento), où il fut engagé comme précepteur de 1686 à 1695. Il dévore alors, entre autres auteurs, Tacite, saint Augustin, Aristote, Platon et les néo-platoniciens de la Renaissance (en particulier Ficin et Pic de La Mirandole), Duns Scot, G. Botero, J. Bodin ainsi que Dante, Pétrarque, Boccace, Virgile, Horace et Cicéron. Les Éléments d’Euclide, la physique de Descartes et celle de Boyle le délassent à l’occasion de ses « sévères méditations » métaphysiques. Dans son Autobiographie, il se reproche également d’avoir alors cédé à la mode en taquinant la muse (il ne nous est resté aucune de ses compositions poétiques de cette période).

De retour à Naples en 1695, dans la misérable maison maternelle, Vico ne connaîtra plus jusqu’à sa mort que difficultés financières et familiales. Une santé chancelante (séquelles de tuberculose), huit enfants à nourrir, dont le « vacarme » menace sans cesse la « forteresse » de sa table de travail, les servitudes d’une carrière universitaire insuffisamment rétribuée et mille autres travaux alimentaires au rendement non moins douteux, rien ne décourage l’espèce d’inconscience héroïque que met Vico à poursuivre une œuvre monumentale dont l’érudition suppose un travail de documentation quasi infini (et dont la publication, le plus souvent à compte d’auteur, ne fait qu’ajouter à son inextricable gêne). Ce double processus d’aliénation à la famille et à l’Université commence pour Vico en 1699. La même année, il épouse Teresa Caterina Destito, jeune voisine aussi pauvre que lui et analphabète, et il obtient (de justesse, sur concours) la chaire d’éloquence de l’université de Naples.

À l’ouverture de chaque année académique, il est chargé de prononcer une « Orazione inaugurale ». Il en composera sept, dont la plus importante est la dernière, celle de 1708 (publiée en 1709) : De nostri temporis studiorum ratione. Il publie en 1710 De antiquissima italorum sapientia ex linguae latinae originibus eruenda, qu’il défend en 1711 et 1712 (Risposta et Seconda Risposta) contre les critiques anonymes parues dans le Giornale de’ letterati de 1711. De 1714 à 1716, sur commande, il travaille de nuit à la rédaction du De rebus gestis Antonii Caraphaei, biographie du maréchal Antonio Carafa. En 1720 paraît Il Diritto universale, qui peut à bien des égards être considéré comme une première ébauche du futur chef-d’œuvre, la Scienza nuova, auquel Vico se consacre dès 1723, après s’être vu refuser la chaire de droit romain de l’université de Naples, à laquelle de croissantes difficultés matérielles l’avaient mis dans la nécessité d’aspirer.

La première rédaction (actuellement disparue) de la Scienza nuova ne put être publiée, faute de financement. Le texte, remanié, parut en 1725 : Principi di una scienza nuova intorno alla natura delle nazioni, version communément désignée sous le titre abrégé de Scienza nuova prima. À travers une première série de notes (Annotazioni, composées en 1728, aujourd’hui perdues), Vico commence à refondre son œuvre, qu’il réécrit entièrement en 1730 : ce sont les Cinque libri di G. Vico de’ principi d’una scienza nuova intorno alla natura delle nazioni, autrement dits Scienza nuova seconda. Dès 1731, et sans interruption jusqu’à sa mort, Vico accumule corrections et ajouts destinés à être incorporés dans la Scienza nuova terza, publiée (posthume, à quelques mois près) en 1744.

L’Autobiografia,’rédigée en 1725, est augmentée d’une Aggiunta alla Autobiografia en 1731.

Au seuil du Siècle des lumières, la « science nouvelle » préconisée par Vico a pu passer pour un vaste projet obscurantiste et réactionnaire : Vico y récuse en effet tous les principes qui, de Galilée à Descartes, avaient fait la fécondité de la science moderne, en particulier celui d’une investigation mathématique des lois de la nature. Et, lorsqu’il s’en prend au cogito cartésien ou au concept galiléen d’un monde « écrit en caractères géométriques », c’est au nom d’arguments religieux qui paraissent empruntés, tels quels, à toute une tradition antiscientifique issue de la Contre-Réforme. Cet anachronisme de la pensée de Vico, voire sa singulière conformité aux instances les plus réactionnaires de la pensée de son temps, a longtemps freiné la diffusion de son œuvre et retardé son intelligence. Il a fallu attendre Michelet et Auguste Comte pour que, non sans de nouveaux malentendus, soit reconnue l’importance de sa théorie et de sa philosophie de l’histoire, et ce n’est qu’à la lumière de la linguistique et de l’anthropologie structurales qu’est apparue toute l’originalité de sa conception du langage qui, de Joyce* aux théoriciens du groupe « Tel Quel », a également influencé la pratique et la réflexion « scripturales » des avant-gardes contemporaines.

La polémique anticartésienne de Vico s’exprime dès ses premières « oraisons » latines des années 1699-1706, et plus particulièrement dans celle de 1708, De nostri temporis studiorum ratione, où il prône, contre Descartes*, la méthode empiriste et inductive de Bacon*. Dans le De antiquissima sapientia..., la critique du cogito s’appuie sur une première ébauche de la théorie (encore réduite ici à une simple intuition philologique) dite du verum-factum, qui sera développée dans la Scienza nuova : alléguant qu’en latin verum et factum sont dans un rapport d’équivalence et de synonymie, Vico admet que le cogito puisse fonder une conscience de l’être, mais nullement une science, car, le modèle de toute science étant l’intelligentia divine (opposée à la cogitatio humaine), il n’est de science que du « faire » (production ou création). L’homme peut accéder à une science mathématique dans la mesure où les concepts mathématiques sont une pure création de l’esprit humain, mais la science de la nature est le privilège exclusif du créateur.