Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
V

Verne (Jules) (suite)

Une œuvre de technique-fiction

L’œuvre de Jules Verne mêle ce que nous appelons aujourd’hui la « science-fiction* » et le traditionnel roman historique et d’aventures. Contrairement à ce que l’on entend dire parfois, elle n’a été, dans sa partie visionnaire, ni rattrapée ni dépassée par les progrès de la science et de la technique. Nous n’avons toujours pas découvert l’ingénieux système d’invisibilité décrit dans le Secret de Wilhelm Storitz. Nous ne possédons pas les tubes de force gravitationnelle pouvant chercher des météorites dans l’espace et les amener sur Terre comme dans la Chasse au météore. L’engin polyvalent du Maître du monde, automobile-avion-sous-marin, le tout réuni en une seule machine électrique, n’a toujours pas été réalisé. Le superexplosif chimique de Face au drapeau n’existe pas encore, bien que les composés du xénon, gaz rare, et de l’oxygène en donnent une idée approximative. On peut multiplier ces exemples. Ce qu’il faut surtout retenir, c’est qu’il s’agit chez Verne de technique-fiction. Ni les travaux sur la quatrième dimension, ni les possibilités d’une parapsychologie de l’esprit humain, ni même l’énergie atomique et l’utilisation des ondes électromagnétiques n’apparaissent chez lui : son œuvre est une œuvre d’ingénieur et non de savant ; une œuvre qui a donné leur inspiration à des inventeurs remarquables dans le monde entier, mais qui n’a pas, comme on le dit encore, créé la science-fiction — ce qui fut l’œuvre de Wells*, qui en traita tous les thèmes essentiels entre 1895 et 1915.


Les thèmes

Les principaux thèmes de l’œuvre de Jules Verne dépassent singulièrement le simple propos qu’on lui assigne souvent : le divertissement de la jeunesse. Au cœur des œuvres de la période optimiste, comme de celles de l’époque plus désenchantée de la fin de sa vie, gît un irrépressible besoin de liberté et de libération : le plus bel exemple est Mathias Sandorf, évocation d’une grande figure de patriote hongrois, mais aussi de défenseur des peuples opprimés, à qui on peut écrire en mettant simplement sur l’enveloppe « Comte Mathias Sandorf à la Grâce de Dieu ». Cet aspect révolutionnaire subsistera chez Verne jusqu’à la fin, notamment dans son œuvre la plus contestataire et la plus amère, les Naufragés du Jonathan, publiée en 1909. C’est à lui qu’est profondément lié le thème du monde souterrain qui apparaît, dès le début de l’œuvre, dans Voyage au centre de la Terre ; il est admirablement développé dans les Indes noires (1877), avec cette mine anglaise hantée où se produisent des événements apparemment inexplicables, provoqués par un mineur poussé au désespoir. On peut y voir une image du prolétariat écrasé, obligé de se réfugier dans les profondeurs de la planète, comme les Morlocks de Wells. Mais, s’il y a symbole, c’est surtout celui de l’inconnu et de l’inaccessible. L’intérieur de la Terre est infiniment plus difficile à atteindre que l’espace. Il figure tout ce que l’homme, dans la nature ou dans son univers intérieur, ne peut saisir qu’à travers des signes non immédiatement compréhensibles. Comme les alchimistes, Jules Verne est d’ailleurs fasciné par la cryptographie ; il revient constamment sur le thème du message soit volontairement chiffré, soit déformé par sa transmission ; les Enfants du capitaine Grant (1868) pourraient être utilisés comme un exemple frappant de la théorie de l’information. Le cryptogramme est sans cesse présent chez Verne, le plus bel exemple étant offert par la Jangada (1881).

La plus grande partie de l’œuvre de Verne est consacrée à l’exploration : exploration à pied, à cheval, en ballon et même dans un obus interplanétaire qui fait le tour de la Lune, dont la trajectoire est corrigée par des fusées, ce qui, à l’époque, n’est déjà plus une idée nouvelle : Cyrano de Bergerac avait décrit les fusées à étages. Mais ce désir d’étendre le champ d’action de l’homme s’accompagne d’une conscience aiguë des dangers que recèlent les découvertes scientifiques ainsi que d’une angoisse secrète devant la soudaineté et l’ampleur des catastrophes naturelles. Cet envers de la science, qui apparaît pour la première fois, sur le mode comique dans le Docteur Ox (1874) — le docteur Ox se borne à augmenter la proportion d’oxygène dans l’atmosphère d’un petit village —, est repris, dans le registre dramatique, avec les Cinq Cents Millions de la bégum : villes concentrationnaires, canons géants, obus chargés de gaz asphyxiants. Le thème se retrouve ensuite dans Face au drapeau avec les fusées chargées d’un effroyable explosif et lancées à partir d’un sous-marin : l’histoire n’était pas alors vraisemblable, mais un chimiste, appelé Eugène Turpin, se reconnut dans l’inventeur ; il y eut procès : l’avocat de Jules Verne, qui n’était autre que Raymond Poincaré, le lui fit gagner. Et l’idée progresse avec l’Étonnante Aventure de la mission Barsac, où une société dévoyée et concentrationnaire, armée de la technique la plus moderne, manque de conquérir le monde. Une nouvelle, l’Éternel Adam (1910), est encore plus pessimiste : un glissement de continent détruit la civilisation moderne, et c’est avec beaucoup de difficultés que les savants d’une civilisation future arrivent à l’hypothèse qu’une civilisation avancée les a précédés.

Il est, tout compte fait, surprenant qu’il se trouve encore des critiques pour considérer Jules Verne comme un écrivain optimiste pour enfants. Il est probable qu’ils ne l’ont pas lu, sinon ils auraient trouvé dans son tout premier livre, Cinq Semaines en ballon (1863), la remarque suivante : « Cela sera peut-être une fort ennuyeuse époque que celle où l’industrie absorbera tout à son profit ! À force d’inventer des machines, les hommes se feront dévorer par elles ! Je me suis toujours figuré que le dernier jour du monde sera celui où quelque immense chaudière, chauffée à trois milliards d’atmosphères, fera sauter notre planète ! » Folie et désespoir : ce sont, là des thèmes qui reviennent constamment. L’énergie implacable des personnages de Jules Verne tourne à la déraison. Le capitaine Hatteras fonctionne comme une espèce de boussole vivante et, même enfermé dans un asile, s’obstine à marcher vers le nord. Le « Maître du monde », Wilhelm Storitz sont fous sans équivoque, comme le mineur maudit des Indes noires. Folie, désespoir, vengeance, cruauté aussi, toutes ces passions nourrissent l’œuvre de Verne. Ceux de ses personnages qui ne sont pas fous sont pour le moins têtus, comme Phileas Fogg, obstiné à faire « le tour du monde en quatre-vingts jours ». Il serait difficile de trouver dans Jules Verne un personnage « normal » ; il est vrai que la normalité est relative. Le Chancellor (1875) décrit des scènes de cannibalisme chez des naufragés. Près d’un siècle plus tard, des naufragés d’un avion uruguayen, dans les Andes, mangeront les cadavres de leurs camarades morts : c’est là du « bon » Jules Verne, mais il est difficile d’y voir un exemple pour la jeunesse.