Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
V

Vergennes (Charles Gravier, comte de) (suite)

En 1742, il suit Chavigny en Allemagne à la cour du nouvel empereur Charles VII Albert, l’Électeur de Bavière, compétiteur malheureux de Marie-Thérèse dans la guerre de la Succession d’Autriche. Après la mort de Charles VII Albert (1745), il est remarqué par René Louis de Voyer d’Argenson (1694-1757), ministre des Affaires étrangères, et, en 1750, il représente le roi de France auprès du prince-électeur de Trêves. Il réussit à contrarier les projets de Marie-Thérèse, qui rêve alors de faire sacrer, de son vivant, son fils aîné le futur Joseph II*, comme roi des Romains, ce qui aurait conduit à faire de l’Empire une monarchie héréditaire pour les Habsbourg ; grâce à son intervention, l’Électeur de Trêves s’oppose à ce projet, qui ne se réalisera qu’en 1764.

En récompense, Vergennes reçoit en 1752 l’ambassade de Hanovre, dont l’Électeur est le roi d’Angleterre George II (1727-1760) ; pour la première fois, il se meut sur une scène d’importance européenne, où il remporte de nouveaux succès diplomatiques.

L’ambassade de Constantinople (1754-1768) le fait accéder au « secret du roi ». En effet, Louis XV, à l’insu de ses ministres, entretient une correspondance secrète avec certains de ses représentants à l’étranger, dont celui auprès de la Sublime Porte. Vergennes s’emploie, sur les instigations de Versailles, à entretenir la vieille alliance franco-turque, destinée à former à l’est un contrepoids efficace aux ambitions russes ou germaniques en les prenant à revers : stratégie d’équilibre européen que Louis XV s’ingénie à défendre. L’ambassadeur doit ensuite faire accepter aux Ottomans la nouvelle politique française consécutive au renversement des alliances de 1756 et œuvrer pour le maintien de la neutralité de la Turquie. Il y réussit ; par contre, il ne parvient pas à engager ce pays dans un conflit avec la Russie pour répondre aux nouvelles exigences de la politique extérieure dirigée par Choiseul*. D’ailleurs, il ne croit pas que l’Empire ottoman, en pleine décadence, puisse être de quelque secours à la France ; l’avenir prouvera la justesse de ses vues.

Mais, dans l’immédiat, son insuccès, aggravé par son mariage avec une femme de petite naissance, provoque sa disgrâce et son rappel dans la métropole (oct. 1768).

Après avoir été oublié pendant plusieurs années, Vergennes est rappelé aux Affaires en 1771 par le comte Charles François de Broglie (1719-1781), directeur de la diplomatie secrète du roi. Il s’agit d’aller à Stockholm conseiller le jeune roi Gustave III, ami de la France. Vergennes appuie le coup d’État royal contre le Parlement, divisé entre les factions opposées des Bonnets et des Chapeaux, dont les dissensions menacent l’intégrité du royaume.

En cette circonstance, son action est sans doute très importante, sinon décisive, si l’on en juge par ce propos de Benjamin Franklin sur Gustave III dans son Autobiographie : « Il parlait toujours de lui, se glorifiant sans cesse de la révolution qu’il avait faite en Suède, quoiqu’on sache qu’elle a été l’œuvre de M. de Vergennes. » La politique poursuivie par la France tend à empêcher son allié suédois de sombrer dans l’anarchie, afin que la barrière de l’Est soit sauvegardée.


Le ministre

Durant les deux années suivantes, Vergennes exerce auprès du roi les fonctions d’un sage mentor. Ses succès et sans doute aussi la recommandation posthume du Dauphin expliquent que, aussitôt après la mort du roi, Louis XVI choisisse Vergennes comme ministre des Affaires étrangères (juin 1774). « Enfin, écrit d’Alembert, Louis XVI a pris pour ministre un homme vertueux. »

Le nouveau chef de la politique étrangère adopte une attitude d’hostilité à l’égard de l’Angleterre. L’heure n’est-elle pas venue d’effacer la honte du traité de Paris ?

Il faut s’assurer d’abord l’alliance de l’Autriche et de la Prusse. Or, la mort de l’Électeur de Bavière en décembre 1777 ouvre une crise européenne, l’Autriche voulant s’emparer de ses États. Mais Vergennes, avec sagesse, ne s’engage pas dans le piège tendu par l’Angleterre et qui consiste à enliser la France dans une guerre continentale pour la détourner de la guerre maritime aux côtés des jeunes États-Unis.

Il réussit, au contraire, à imposer sa médiation (paix de Teschen de 1779) et à conserver l’amitié de l’Autriche tout en l’obligeant à renoncer à ses projets d’annexer la Bavière. De même, en mai 1777, il signe un traité de paix perpétuelle et d’alliance avec les Cantons suisses. Dès lors, la France retrouve en Europe l’initiative ; elle y apparaît à la fois en arbitre et en champion de l’équilibre des forces et comme la protectrice attitrée des petits États.

Les mains libres sur le continent, Vergennes, mettant à profit l’engouement du public pour la cause de l’indépendance américaine, décide de combattre l’Angleterre en Amérique du Nord. Il signe le 6 février 1778 un traité d’alliance avec les États-Unis, auquel l’Espagne apporte son soutien l’année suivante. Durant cette guerre, la France remporte de brillants succès tant sur terre, avec Rochambeau, que sur mer, grâce à Suffren et de Grasse.

Après la paix séparée anglo-américaine de 1782, Vergennes signe à son tour avec l’Angleterre le traité de Versailles (3 sept. 1783), où il fait preuve d’une habile modération. La France recouvre quelques parcelles de son empire colonial (Sénégal, comptoirs de l’Inde), mais Vergennes, préoccupé par la crise financière consécutive à la guerre, s’efforce de rapprocher la France de son ancienne ennemie et lui accorde même en 1786 un traité de commerce favorable.

Il réussit encore à relever l’influence française au Levant, en Allemagne et dans les Provinces-Unies avant de mourir à Versailles le 13 février 1787.

P. P. et P. R.

➙ Louis XVI.

 L. Bonneville de Marsangy, le Chevalier de Vergennes, son ambassade à Constantinople (Plon, 1894 ; 2 vol.) ; le Comte de Vergennes, son ambassade en Suède (Plon, 1898). / G. Fagniez, la Politique de Vergennes et la diplomatie de Breteuil (Impr. Daupeley-Gouverneur, Nogent-le-Rotrou, 1922). / C. de Chambrun, À l’école d’un diplomate : Vergennes (Plon, 1943).