Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
V

vassalité (suite)

Un acte de commendatio (recommandation) place le vassus (ou recommandé) sous le mundium ou le mundeburdis (mainbour) de son protecteur : le dominus (seigneur), selon un rituel et grâce à une formule qui porte le no 43 dans le recueil dit Formulae Turonenses datant de la première moitié du viiie s. Par cet acte, le vassus s’engage verbalement à rendre au dominus un servitium, dont la nature n’est pas déterminée, mais qui peut être tout à la fois domestique, économique ou militaire. En contrepartie son protecteur lui doit quotidiennement des aliments, en fait la nourriture et le vêtement, parfois même le logement. Mais il peut aussi, pour assurer son entretien, soit lui remettre une terre en pleine propriété (proprietas), soit la lui concéder à titre de tenure per nostro beneficio, c’est-à-dire « grâce à un bienfait de notre part » : c’est le beneficium (bénéfice), qui, en général, à l’époque mérovingienne, emprunte la forme romaine de la precaria (précaire, du latin precor, prier), car il est sollicité par le demandeur, qui adresse à cet effet au concédant une requête consignée dans une charte. Devenue dès le viie s. une concession à temps ou viagère, la précaire sauvegarde le droit de propriété du concédant, mais permet au précariste d’exploiter librement ou contre un léger cens les tenures composant le bénéfice, qui lui a été remis pour des raisons essentiellement militaires ou politiques.

Bases institutionnelles du système vassalique, vassalité et bénéfices sont rarement associés jusqu’à la fin du viie s. Nombreux sont en effet les vassaux non pourvus de terres et nombreux sont les bénéfices attribués à des dépendants pour des raisons sans rapport avec le système vassalique. Il n’en est plus de même lorsque les Pippinides accèdent à la mairie du palais d’Austrasie.


L’évolution du système vassalique


Les Pippinides et le bénéfice vassalique

N’ayant pu conquérir le pouvoir à la fin du viie s., puis accéder à la royauté en 751 que grâce au concours de clientèles dévouées recrutées surtout en Austrasie et contraintes de développer un coûteux équipement équestre pour mieux combattre la cavalerie arabe, les Pippinides n’ont pu se contenter de rémunérer leurs services par des dons en argent ou en nature. Gardant généralement sa valeur en capital quels que soient les aléas de la conjoncture, représentant en outre une source de revenus annuels, la terre est la rémunération idéale du guerrier issu d’une société essentiellement rurale. Pour satisfaire celui-ci, les Pippinides aliènent d’abord leur patrimoine, puis les biens du fisc avant de mobiliser à cet effet les terres conquises sur la forêt à l’est de l’Allemagne et surtout les biens ecclésiastiques. Confisqués par Charles Martel, restitués par Pépin le Bref à l’Église à condition que celle-ci en laisse la jouissance en précaire et contre un cens modique à ses détenteurs, ces biens ne peuvent être tenus en bénéfice viager que du roi et à condition que leurs possesseurs soient ses vassaux. Dès lors, le nombre des recommandés réunis à la table familiale diminue rapidement au profit de celui des vassaux, mis en possession de tenures à l’issue d’une cérémonie dont les rites (recommandation par les mains [hommage], serment de fidélité) sont, pour la première fois, décrits par un texte de 757 concernant l’entrée du duc de Bavière, Tassilon, dans le vasselage de Pépin le Bref. Complété sans doute à l’extrême fin du xe s. et sûrement au xie s. par un troisième rite, l’osculum (baiser), ce cérémonial scelle pendant un millénaire le contrat vassalique, liant désormais intimement bénéfice et vassalité.


La vassalité, moyen de gouvernement des Carolingiens

La dilatation du royaume franc de l’Atlantique à l’Elbe, de la Baltique à la Méditerranée, la médiocrité des moyens de communication, l’insuffisance des ressources de la monarchie, le manque de personnel compétent conduisent Charlemagne à faire des membres de l’artistocratie foncière des cadres intermédiaires attachés à sa personne et chargés de diffuser son autorité dans tout l’Empire et du haut en bas de l’échelle sociale. Dans ce dessein, Charlemagne multiplie d’abord les vassi dominici (vassaux directs du roi), en faisant entrer dans le système les ducs et les comtes, puis les évêques et les abbés, qui ont soit la charge de diriger les principaux services de l’administration centrale siégeant au palais, soit celle de gérer les principales circonscriptions territoriales de l’Empire (comtés, duchés, marches), qu’elles soient ou non pacifiées depuis longtemps (Alamannie, duché de Bavière, royaume lombard, royaume d’Aquitaine, marche d’Espagne).

Puis il incite la masse des propriétaires fonciers à entrer à leur tour dans la vassalité des vassi dominici, qui, bien entendu, conservent seuls avec le roi le droit de rendre la justice, soit au sein du tribunal comtal, soit au sein du tribunal de palais.

Ainsi se crée un réseau de subordinations à trois étages : le roi, les vassi dominici, les vassaux de ceux-ci, liés les uns aux autres par une chaîne de serments de fidélité. Fournissant au souverain des administrateurs, des juges, des soldats, assurant la diffusion de ses ordres jusqu’au plus humble de ses sujets, le système vassalique s’avère d’autant plus efficace que Charlemagne le maintient dans sa pureté originelle : chaque vassal ne peut avoir qu’un seul seigneur ; le vassal infidèle à son serment perd son bénéfice ; la nature du service demandé est adapté à l’importance du bénéfice concédé par le capitulaire de Thionville, qui fixe en 805 à douze au minimum le nombre des manses pouvant assurer l’entretien d’un cavalier totalement équipé.


Le déclin du système vassalique

Très ingénieux, un tel système ne peut être efficace que si l’autorité supérieure, qui en constitue la clef de voûte, s’exerce sans défaillance et s’impose à tous sans partage. L’immensité de l’Empire, la faiblesse d’un système administratif reposant sur l’écrit, alors que ses justiciables sont analphabètes, la vigueur des régionalismes, la perméabilité des frontières aux raids de nouveaux envahisseurs (Arabes, Hongrois, Normands) ébranlent l’édifice. Lézarde avant même la mort de Charlemagne, celui-ci s’effondre sous le règne de successeurs inférieurs à l’immensité de la tâche à accomplir.