Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
V

Varèse (Edgard) (suite)

L’année suivante, en 1924, Octandre, pour huit instruments (sept à vent et une contrebasse à cordes), se présente comme une suite française en triptyque, avec de fréquentes indications, techniques ou poétiques. Cette apparente simplicité, qui attire les exécutants, dissimule une prodigieuse science orchestrale, issue des conceptions de Helmholtz sur la résonance, les sons harmoniques, les timbres. La ligne mélodique, très libre, repose en fait sur une ossature englobant les douze sons ; elle utilise de fréquents chromatismes retournés et de grands sauts d’intervalles.

Les Intégrales, achevées par Varèse en 1925, sont inspirées par des rapports entre l’auditif et le visuel et tendues vers la découverte de nouveaux instruments électroniques. « Les Intégrales, expliqua Varèse, furent conçues pour une projection spatiale. Je les construisis pour certains moyens acoustiques qui n’existaient pas encore, mais qui, je le savais, pouvaient être réalisés et seraient utilisés tôt ou tard... Tandis que dans notre système musical nous répartissons des quantités dont les valeurs sont fixes, dans la réalisation que je souhaitais, les valeurs auraient continuellement changé en relation avec une constante. En d’autres termes, ç’aurait été comme une série de variations où les changements auraient résulté de légères altérations de la forme d’une fonction ou de la transposition d’une fonction à l’autre. » L’œuvre repose sur un appel obsédant, soumis à transmutations. Olivier Messiaen* y reconnut différents principes qui seront réalisés trente ans plus tard par la musique concrète ou électronique, grâce aux développements de l’enregistrement sonore.

Arcana, de dimensions monumentales, fut terminé en 1927, en hommage à Paracelse. Varèse fut-il un alchimiste des sons ? Il découvrit certains secrets, qu’il n’aimait guère communiquer, secrets, connaissances toutes personnelles, à l’issue de ses recherches. Pour lui, la musique fut un art-science où l’imagination s’appuie sur une solide armature. Arcana peut être considéré comme une vaste amplification de la passacaille, reposant sur onze sons et trois notes seulement avec de multiples idées secondaires. Varèse attachait une grande importance à la volonté d’incantation de cette œuvre.

Dans Ionisation, sa première partition importante pour percussions seules, achevée à Paris en 1931, Varèse sépara le timbre de la hauteur de son conventionnelle, la note tempérée étant farouchement écartée. Il y manifesta sa conception du rythme, « l’immobile chargé de sa puissance », précisant : « Les nouveaux concepts de l’astronomie nous permettent de considérer le rythme comme un élément de stabilité, et non comme l’ordonnance de certaines cadences ou de certains décalages métriques... Le rythme, en musique, donne non seulement la vie, mais la cohésion... Ceci correspond davantage à la conception du rythme en physique et en philosophie, c’est-à-dire une succession d’états alternatifs, opposés ou corrélatifs. » Nicolas Slonimsky, dédicataire de l’œuvre, en fait une analyse minutieuse où il compare sa forme à celle de la sonate-ouverture.

En 1934, Varèse présenta sa partition d’Ecuatorial, pour voix de basse et orchestre : « Le texte d’Ecuatorial est extrait du livre sacré des Mayas Quichés, le Popol-Vuh ; c’est l’invocation de la tribu perdue dans les montagnes après avoir quitté la « Cité de l’Abondance ». Le titre suggère simplement les régions où fleurissait l’art précolombien. Je voulais donner à la musique la même intensité rude, élémentaire, qui caractérise ces œuvres étranges et primitives. L’exécution devrait être dramatique et incantatoire, guidée par la ferveur implorante du texte, et suivre les indications dynamiques de la partition. » La puissance émotionnelle de l’œuvre s’impose avec violence, les innovations de l’écriture sont proches du son organisé.

Paradoxalement, l’une des œuvres les plus célèbres de Varèse est un solo de flûte, Densité 21,5, commandé pour l’inauguration d’une flûte en platine, dont la densité se chiffre par 21,5. La structure fondamentale de la mélodie repose sur un chromatisme ascendant, avec emploi de notes-pivots ornementées, chromatismes retournés, grands sauts octaviants. L’utilisation d’effets de percussions, les changements de registre, les oppositions d’intensité laissent supposer parfois l’emploi de plusieurs instruments.

Entre cette œuvre pour flûte (1936) et Déserts (1954), Varèse travailla à un projet polymorphe dont il ne donna qu’un extrait sous le titre d’Étude pour « Espace ». La partie orchestrale de Déserts fut terminée à New York, et les interpolations pour bande magnétique à Paris, dans les Studios d’essai. Cette première œuvre en son organisé, retransmise en stéréophonie par la radiodiffusion, déclencha un scandale, point de départ d’une ère nouvelle. Appelé à s’expliquer, Varèse écrivit : « J’ai choisi comme titre Déserts, parce que c’est pour moi un mot magique qui suggère des correspondances à l’infini. Déserts signifie pour moi non seulement les déserts physiques du sable, de la mer, des montagnes et de la neige, de l’espace extérieur, des rues désertes dans les villes, non seulement ces aspects dépouillés de la nature, qui évoquent la stérilité, l’éloignement, l’existence hors du temps, mais aussi ce lointain espace intérieur qu’aucun télescope ne peut atteindre, où l’homme est seul dans un monde de mystère et de solitude. »

Le Poème électronique (1958) fut uniquement réalisé par des moyens électro-acoustiques. Commandé par Le Corbusier pour sonoriser le pavillon réalisé par Xenakis à l’Exposition universelle de Bruxelles, il fut diffusé par plus de quatre cents haut-parleurs disposés en groupes ou en routes de sons le long des arêtes architecturales de cette tente de béton à trois pointes. Varèse utilisa des thèmes obsessionnels, une rigoureuse écriture contrapuntique, et, s’il se libéra enfin du carcan de la musique tempérée, il veilla à ne rien laisser au hasard. Enfin, il réalisait la musique qu’il portait en lui.