Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
V

Vallejo (César) (suite)

Après de brillantes études de lettres et de droit à Trujillo et à Lima, Vallejo va traduire, dans un recueil au titre inquiétant : Los heraldos negros (les Hérauts noirs, 1918), son immense pitié pour ceux qui souffrent, sa douleur devant les « coups venus de la haine de Dieu » qui frappent l’homme gratuitement, semble-t-il, et son angoisse face à la mort. Dès ce premier recueil, en effet, le poète se montre hanté par la mort, qu’il sent partout présente dans la vie, et par le temps, l’allié de la mort, qui ronge la vie. Déjà, aussi, il laisse percer son espoir en un salut, non individuel mais collectif, le salut des humbles, des victimes de l’injustice, de toute l’humanité douloureuse : « Quand nous nous verrons avec les autres | au bord d’un éternel matin, nous déjeunerons tous ! »

Si, en ce qui concerne la forme, l’influence du modernisme se fait souvent sentir dans ce recueil, dans Trilce (1922) la rupture avec le langage poétique traditionnel est totale. Convaincu que la vie n’a aucun sens (« absurde, toi seul est pur »), Vallejo donne, avec ce recueil dont le titre ne signifie rien, dans la pure révolte poétique. Des fantaisies typographiques, une syntaxe débridée, des images en pleine liberté sont l’expression de l’univers mental du poète, marqué au sceau de l’angoisse et qu’ont profondément bouleversé la mort de sa mère et quelques mois de prison. Mais toujours, même au sein de ce monde vide et hostile, cette nostalgie d’un bonheur unanime.

À trente et un ans, Vallejo quitte le Pérou pour toujours et se fixe à Paris. Il y mène une vie difficile, se marie, fréquente les écrivains et les artistes de l’époque (Desnos, Tzara, Marcel Aymé, etc.), étudie le marxisme et fait trois voyages en U. R. S. S. Inscrit au parti communiste espagnol, il écrit un roman « prolétarien », Tungsteno (le Tungstène, 1931).

Une dizaine d’années se sont écoulées depuis Trilce, lorsqu’il reprend sa plume de poète pour écrire Poemas humanos (Poèmes humains), auxquels il travaillera jusqu’à sa mort et qui seront publiés en 1939. Bien qu’un lourd sentiment d’angoisse continue de peser sur elle, la pensée de Vallejo a perdu un peu de ses couleurs funèbres : en elle est maintenant ancré l’espoir du salut de l’homme par lui-même et de lendemains meilleurs pour les déshérités — Vallejo, militant marxiste —, et même celui d’un imaginaire triomphe de la vie sur la mort, celle-là fût-elle « implacablement, impitoyablement horrible ».

Lorsque va éclater l’effroyable guerre d’Espagne, Vallejo s’identifiera littéralement au peuple espagnol et, pour chanter son agonie, il aura les paroles du Crucifié : España, aparta de mí este cáliz (Espagne, éloigne de moi ce calice). Les poèmes réunis sous ce titre, tout remplis de sang et de cadavres, sont un cri d’horreur et un cri d’espoir : le sacrifice ne peut être vain, il contient le germe d’une vie nouvelle placée sous le signe de la solidarité humaine.

Celui qui avait écrit, dans un poème prémonitoire : « Je mourrai à Paris, un jour d’averse... », allait succomber effectivement à Paris, à l’âge de quarante-six ans, un vendredi saint. Louis Aragon prononcera son éloge funèbre. Depuis ce jour où il rejoignit la mort qui fut l’obsession de toute son existence, Vallejo n’a cessé, par la densité de sa pensée et par son verbe, ivre de liberté, d’exercer, en dépit de détracteurs, une influence profonde sur la poésie de langue espagnole.

J.-P. V.

 A. Coyné, César Vallejo y su obra poética (Lima, 1957). / X. Abril, Vallejo Ensayo de aproximación crítica (Buenos Aires, 1958) ; César Vallejo ó la teoría poética (Madrid, 1963). / A. Ferrari et G. Vallejo, César Vallejo (Seghers, 1967).

Vallès (Jules)

Écrivain et journaliste français (Le Puy 1832 - Paris 1885).


« Fils de pion », élève au collège de Saint-Étienne puis à celui de Nantes, le jeune Vallès comble d’abord les espoirs familiaux en obtenant le premier prix d’excellence en classe de rhétorique. Mais il ne supportera pas longtemps la pression scolaire et familiale, accusée par le désaccord de ses parents. Le 25 février 1848, Jules Vallès participe — il a seize ans — à une manifestation en faveur de la république. Non content de manifester, il fonde avec son condisciple Charles Louis Chassin (1831-1901) le Club républicain de la jeunesse de Bretagne et de Vendée, où il prend la parole pour proclamer l’abolition du baccalauréat et de tous les diplômes, affirmant le « principe de la liberté absolue de l’enfance ». Ces prises de position ne sont pas pour satisfaire monsieur Vallès, professeur besogneux et agrégé qui a peur pour sa situation si durement acquise. Il expédie le troublion à Paris afin qu’il termine ses études. Au lycée Bonaparte, Jules Vallès s’occupe davantage de politique. Il échoue au baccalauréat. La crise éclate entre le père prudent et le fils rebelle. Ce dernier décide de vivre comme il l’entend, fréquente le Quartier latin, suit les cours de Michelet au Collège de France. Avec ses amis, il manifeste (mars 1851) lors de la fermeture de ce cours et, après le coup d’État du 2 décembre 1851, il prend nettement position contre le nouveau régime. Le père, de plus en plus inquiet, le fait revenir à Nantes et réussit à le faire interner dans un asile d’aliénés. Il réussit à s’en sortir grâce à un ami fidèle, Arthur Arnould (1833-1895), qui lui permettra également d’obtenir son baccalauréat à la faveur de protections. Ulcéré, Vallès quitte définitivement Nantes pour Paris. Il participe au complot de l’Opéra-Comique contre l’Empire. À la suite de cette action, il est incarcéré à Mazas. Libéré, Vallès reprend la vie bohème. Il exerce toute sorte de métiers pour subvenir à ses besoins et prépare en même temps son premier livre, l’Argent (1857). C’est un succès de curiosité qui lui permet de signer ses premiers articles dans la Chronique parisienne d’Henri Rochefort* et le Figaro, qui lui confie, à tort, la rubrique boursière. Son incompétence en la matière est vite découverte : il est congédié. Sans travail, il se décide à passer un concours pour entrer dans l’administration municipale. Il en sera chassé cinq ans plus tard pour avoir tenu des propos subversifs. Durant ces années, Vallès n’a pas cessé de collaborer à différents journaux (le Progrès de Lyon, l’Époque, l’Événement). Il s’est fait des amis dans le monde des lettres (Théodore de Banville, Barbey d’Aurevilly). Son talent de pamphlétaire est reconnu, mais sa verve, la violence de ses positions laissent réticents les directeurs de journaux. En 1865, il réunit ses meilleurs articles dans les Réfractaires, puis, en 1866, dans la Rue. Un journal du même nom, la Rue, paraît non sans difficultés, le 1er juin 1867, à la suite de la pseudo-libéralisation de la presse. L’éditorial, signé Jules Vallès, donne à penser que cet hebdomadaire ne fera pas long feu : « Nous sonnerons l’attaque et donnerons l’assaut contre toutes les forteresses, instituts, académies du haut desquelles on fusille quiconque veut avoir l’esprit libre. » Jules Vallès, comme à l’accoutumée, ne fait aucune concession au pouvoir. Après maintes péripéties, la Rue cesse de paraître le 1er janvier 1868. Elle reparaîtra le 17 mars 1870 (28 numéros), puis en 1879 (5 numéros). L’histoire de la publication de ce journal suffirait à montrer l’obstination de Jules Vallès, qui brave tous les obstacles (la censure, l’absence de moyens financiers) pour affirmer coûte que coûte ses idées. La première interdiction de la Rue n’empêche pas, par exemple, Jules Vallès de continuer à faire agir sa plume dans le Globe, où il attaque la police. À chacune de ses incartades, il est condamné et séjourne dans la prison de Sainte-Pélagie. Là encore, il trouve l’occasion de fonder un journal. À sa sortie de prison, Vallès ne désarme pas. Il fait paraître le Peuple, puis le Réfractaire, publications éphémères. Il devient de plus en plus difficile pour le « réfractaire » de trouver des commanditaires. Tout en luttant au jour le jour, Vallès poursuit ses travaux « littéraires » et publie en feuilleton son premier roman, le Gentilhomme, et deux ébauches du futur Jacques Vingtras.