Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
U

utopie (suite)

L’utopie libérale et humanitaire de Thomas More

Elle échappe à la critique précédente. Le chancelier d’Henri VIII est un sociologue, presque un matérialiste historique. Aucun sociologue marxiste ou durkheimien ne saurait récuser son analyse brillante des causes de criminalité. Comme criminologue, cet homme du xvie s. est infiniment plus moderne qu’un Lombroso, sans parler de ces constitutionnalistes allemands (Lange-Eichbaum, etc.), dont le racisme aura tiré tant de profit. Aucun marxiste ne récuserait non plus sa démonstration de la possibilité d’une journée de travail de six heures, alors qu’un Robert Owen*, au début du xixe s., n’ose pas aller en deçà d’une journée de travail de dix heures. Aussi bien Thomas More est-il adopté par un certain marxisme contemporain comme un « classique du peuple » ; sa vie héroïque n’est certes pas étrangère à cette adoption. Mais la lucidité est parfois un don dangereux. Que penser de la permanence de l’esclavage dans l’utopie (cet esclavage est alimenté par la criminalité, mais aussi par les guerres) ? Que penser de la distinction empruntée à saint Thomas d’Aquin entre guerres justes et guerres injustes (les premières n’étant pas obligatoirement et par définition des guerres défensives), distinction qui sera reprise de nos jours par des idéologies en principe peu tributaires de la tradition thomiste ? Que penser surtout de l’étrange éthique guerrière des utopiens ? Ceux-ci n’ignorent rien — sauf le nom — de l’utilité des cinquièmes colonnes et de l’usage de la cavalerie de Saint-Georges. « Ils récompensent de la plus généreuse gratitude ceux qu’ils poussent au milieu des dangers de la trahison ; et ils ont soin que la grandeur du péril soit largement compensée par la magnificence du bienfait. C’est pourquoi ils promettent aux traîtres non seulement d’immenses sommes d’argent, mais encore la propriété perpétuelle de terres d’un gros revenu, situées en lieu sûr chez leurs alliés. Et ils tiennent fidèlement parole [...] Jamais ils ne maltraitent un homme sans armes, à moins qu’il ne soit espion. Ils conservent les villes qui se rendent et ne livrent pas au pillage celles qu’ils prennent d’assaut. Seulement, ils tuent les principaux chefs qui ont mis obstacle à la reddition de la place, et ils condamnent à l’esclavage le reste de ceux qui ont soutenu le siège. Quant à la foule, indifférente et paisible, il ne lui est fait aucun mal. S’ils apprennent qu’un ou plusieurs assiégés aient conseillé la capitulation, ils leur donnent une part des biens des condamnés ; l’autre part est pour les troupes auxiliaires. Eux ne prennent rien du butin. » Passage étrange ! Le Moyen Âge encore tout proche n’appréciait pas tellement le traître et il honorait le chef ennemi captif ; le modernisme de Thomas More nous choque, et l’on hésite à lui délivrer un brevet de progrès. Que penser enfin de son étrange justification du colonialisme ? « La colonie se gouverne d’après les lois utopiennes et appelle à soi les naturels qui veulent partager ses travaux et son genre de vie. Si les colons rencontrent un peuple qui accepte leurs institutions et leurs mœurs, ils forment avec lui une même communauté sociale, et cette union est profitable à tous. Car, en vivant tous ainsi à l’utopienne, ils font qu’une terre, autrefois ingrate et stérile pour un peuple, devient productive et féconde pour deux peuples à la fois. Mais, si les colons rencontrent une nation qui repousse les lois de l’Utopie, ils chassent cette nation de l’étendue du pays qu’ils veulent coloniser et, s’il le faut, ils emploient la force des armes. Dans leurs principes, la guerre la plus juste et la plus raisonnable est celle que l’on fait à un peuple qui possède d’immenses terrains en friche et qui les garde comme du vide et du néant, surtout quand ce peuple en interdit la possession et l’usage à ceux qui viennent y travailler et s’y nourrir, suivant le droit imprescriptible de la nature. » L’utopiste vire ici au futurologue ; la justesse de certaines de ces prévisions donne le frisson. Face à une telle lucidité, ce sont Marx et Engels qui, malgré leur immense appareillage scientifique, font figure d’utopistes naïfs.


Saint-Simon et l’utopie active

Certaines utopies, tout en visant un but irréalisable, ont puissamment contribué au progrès social ou scientifique, un peu en vertu du mécanisme décrit dans la fameuse fable sur le laboureur et ses enfants. Cette catégorie est assez importante pour être personnalisée ; on pourrait l’appeler utopie historiogène en utilisant un néologisme peu esthétique mais utile, conçu selon le modèle de pathogène.

C’est dans ce sens que le saint-simonisme peut être qualifié d’utopie. Les saint-simoniens attendaient du progrès des techniques et des sciences la solution des grands problèmes de l’humanité. Nous dirions, aujourd’hui, qu’ils croyaient en la vertu désaliénante de la technologie. Cet espoir se révéla utopique, mais cette utopie n’en a pas moins donné une impulsion à l’industrie. Le marxisme, qui s’est distancé du saint-simonisme après en avoir reçu de nombreuses et importantes suggestions, s’en est rapproché de nouveau sous Lénine et ses successeurs ; il en est de même de nombreux leaders politiques du tiers monde. « Au temps de l’atome nous sommes tous plus ou moins des saint-simoniens », dit François Perroux.


Fourier et l’utopie de démystification

On hésite à classer Fourier dans la même catégorie ; l’intérêt et la séduction de sa personne et de son œuvre se situent ailleurs. Le modèle qu’il propose pour le changement social est un modèle irréalisable, entaché de ce géométrisme et rationalisme (morbides) caractéristiques des constructions utopiques ; Fourier était d’ailleurs lui-même un désadapté schizoïde. Peu d’écrivains égalent cependant sa lucidité dans le démasquage des tabous et des hypocrisies de la société, du tabou sexuel en tout premier lieu. Cette lucidité fait de Fourier le grand précurseur d’un W. Reich et d’un Marcuse. Aussi bien son actualité ne le cède en rien à celle de Saint-Simon ; si certains marxistes et certains leaders du tiers monde — les « technophiles » dont parle Abdallah Laroui — sont en fait des saint-simoniens qui s’ignorent, les contestataires des sociétés avancées ne font nulle difficulté à se reconnaître dans cet iconoclaste.