Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
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utopie (suite)

La contre-utopie

La contre-utopie est un genre intéressant, mais dont la définition n’est pas non plus exempte d’équivoque. Si l’on réserve le qualificatif d’utopie aux seules constructions dévitalisantes et dépersonnalisantes, alors tout projet fondé sur la liberté mérite le qualificatif de contre-utopie, non seulement l’abbaye de Thélème, mais aussi les projets d’un Fourier, voire d’un Thomas More. Même du point de vue purement philologique, le terme d’anti-utopie semblerait plus adéquat ici. Il faut, en tout cas, distinguer ces projets optimistes, qui expriment peut-être la nostalgie de la cité traditionnelle, de ces tableaux plus sombres, qui veulent être à la fois une caricature et une mise en garde, comme 1984 de George Orwell. C’est à ces derniers qu’on peut réserver le terme de contre-utopie.

La contre-utopie est intéressante à plusieurs titres. En tant que caricature, elle accentue les traits schizophréniques normaux des constructions utopiques : rationalisme morbide (réification), anhistorisme, planisme. Elle est une critique de l’avenir, comme l’utopie normale est celle du présent. C’est l’expression d’une antinostalgie. Paraphrasant le terme de Mannheim, difficile à traduire, de seinsprengend, disons que la contre-utopie est zukunftsprengend (fait éclater l’avenir). Si l’utopiste est souvent un fanatique, le contre-utopiste est avant tout un lucide. L’utopie ressortit à une forme de fausse conscience ; la contre-utopie est, quant à elle, toujours tributaire d’une volonté de démystification (désaliénation). Tout oppose donc l’utopiste au contre-utopiste, sauf le fait purement formel de décrire une société imaginaire. Enfin, dans la mesure où cette description s’appuie sur une analyse scientifique des tendances objectives — c’est le cas de 1984, qui contient tout un chapitre de très authentique sociologie politique —, la contre-utopie devient synonyme de futurologie.


Utopie et futurologie

La futurologie est une discipline jeune et, de ce fait, encore dépourvue de statut précis. En principe, ses limites du côté de l’utopie sont clairement définies, et le danger de confusion est minime. L’utopie est l’expression d’un espoir ou d’une crainte ; la futurologie s’appuie sur la constatation d’une tendance. Elle tend, de nos jours, à s’articuler avec l’écologie et fait siens, avec une urgence accrue, certains thèmes du vieux pessimisme culturel. Nous avons vu cependant la futurologie coïncider avec la contre-utopie, lorsque cette dernière prétend s’appuyer sur une analyse tendancielle objective. Un ouvrage comme celui de René Dumont, que son titre classerait parmi les utopies, ressortit au moins autant à une futurologie pessimiste. L’une des questions vitales du marxisme* contemporain est peut-être la part respective des composantes utopique et futurologique dans ses prévisions. On se demande, en effet, si, en sous-estimant l’importance du facteur écologique — notamment dans sa polémique contre Malthus —, Marx ne s’est pas classé dans une certaine mesure parmi les utopistes.

On voit donc toute la difficulté d’aboutir à une définition satisfaisante. La formule qui tienne le mieux compte de l’ambiguïté du concept — ambiguïté due à sa situation à cheval sur la sociologie et la psychologie — est peut-être la suivante : l’utopisme est une donnée psychosociologique traduisant cette tendance « faustienne » de l’homme qui consiste à vouloir transcender les limites du possible (un « jeu avec des possibles latéraux », selon l’expression de Raymond Ruyer). À l’échelle individuelle, il est souvent un facteur de désadaptation ; à l’échelle historique, il est, semble-t-il, facteur de progrès. Cette situation n’est pas sans rappeler celle de la déviance : un déviant individuel se marginalise par rapport à son milieu ; une société sans déviance — l’Empire inca en offre un exemple historique presque parfait — risque d’être une société figée.


Esquisse d’une typologie historique

On proposera la typologie provisoire suivante : 1o utopie aristocratique (Platon*) ; 2o utopie humaniste-socialiste (Thomas* More) ; 3o utopie ferment d’action historique (Saint-Simon*) ; 4o utopie démystificatrice (Fourier*) ; 5o contre-utopie (George Orwell) ; 6o utopies réalisées (État des Jésuites au Paraguay*, Empire inca*). Cette typologie offre aussi une esquisse historique qui, dans les cadres restreints du présent article, ne peut être que sommaire.


Platon ou l’utopie aristocratique

L’utopie platonicienne, selon Ernst Bloch, n’est guère que « le rêve de l’État dorique » (Sparte) et est « à la fois profondément pensée et essentiellement réactionnaire » (Freiheit und Ordnung. Abriss der Sozial-Utopien, 1946). Le modèle avoué de l’auteur de la République a été la psychologie humaine telle qu’on la concevait à l’époque. Le schéma platonicien n’est, après tout, pas tellement éloigné des premiers schémas freudiens, et sa référence historique réelle est sans doute cette Sparte victorieuse qui exerçait sur les esprits de l’époque une fascination qui n’est pas sans rappeler le pronazisme de certains milieux intellectuels occidentaux aux heures de gloire de Hitler. L’extrême tension de classes en Attique après la défaite éveille un besoin d’autorité ; la triomphante République dorienne offre un modèle politique. Selon Raymond Ruyer (l’Utopie et les utopies, 1950), Platon n’est peut-être pas un utopiste conscient ; pour le père de l’idéalisme, « la République est l’État vrai de même que le triangle du géomètre est le triangle vrai [...] ». Mais elle a « les caractères internes de l’utopie [...] dirigisme, ascétisme, absence d’une technique de réalisation, académisme, statisme ». L’utopie platonicienne — dit encore Ruyer — n’est pas humaniste, mais théologienne. Platon, penseur politique, reste un aristocrate et un idéaliste.

Un théoricien moderne de l’utopie : Ernst Bloch

Ernst Bloch naît à Ludwigshafen en 1885. Très jeune, il adhère au socialisme. Il s’enfuit en Suisse en 1915, où il travaille à la rédaction d’un journal satirique dirigé contre le militarisme prussien. De retour en Allemagne, il publie Geist der Utopie (1918), puis sa thèse Thomas Münzer als Theologe der Revolution (1922). Sa lutte politique prend le sens d’une violente protestation antinazie, et il doit prendre le chemin de l’exil après Erbschaft dieser Zeit (1935), recueil de ses articles polémiques. Puis il gagne les États-Unis, où il crée à New York, avec B. Brecht et Thomas Mann, une maison d’édition, Aurora Verlag. Après la fin de la Seconde Guerre mondiale, il refuse avec éclat une chaire à l’université Goethe de Francfort pour revenir en République démocratique allemande en 1949 ; il occupe une chaire de philosophie à l’université Karl-Marx de Leipzig. Il publie alors son œuvre la plus importante, Das Prinzip Hoffnung (« le Principe espérance ») [3 vol. ; 1954-1956], procède à une deuxième édition de son histoire du droit, Abriss der sozialen Utopien (déjà paru en 1946 à New York, et qui reparaîtra en 1961 à Francfort sous le titre Naturrecht und menschliche Würde). Il est alors accusé de révisionnisme en 1957, puis de corruption de la jeunesse en 1959. En 1961, il refuse de revenir en Allemagne de l’Est, puis est chargé d’un cours à l’université de Tübingen. Le problème de sociologie auquel il a consacré le plus d’efforts est la question des croyances. Dans une perspective marxiste et contre l’orthodoxie stalinienne, il montre qu’il y a toujours des « utopies » et qu’elles sont nécessaires. Loin d’être une aliénation, l’utopie sociale est une prise de conscience réflexive de l’homme, et lui donne une vue globale de l’histoire. Elle a une fonction sociale précise, qui, aujourd’hui, par exemple, se traduit par la notion de planification.

D. C.