Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
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U. R. S. S. (Union des républiques socialistes soviétiques) (suite)

En Russie même, le goût pour le symbolique, le mystique et l’irréel trouve son expression autour de la revue la Toison d’Or (Zolotoïe Rouno, 1906-1909), qui succède au Monde de l’art et organise à Moscou des salons de peinture. En 1907, la « Rose bleue » expose des œuvres pénétrées de lyrisme idyllique, de rêverie poétique, avec des couleurs aux nuances tendres et pâles, susceptibles de traduire les vibrations psychiques les plus éphémères (Pavel V. Kouznetsov [1878-1968], Martiros S. Sarian [1880-1972], Sergueï Soudeïkine [1882-1946], Nikolaï Sapounov [1880-1912]).

La première exposition de l’avant-garde russe sera « Stephanos », en 1907, à Moscou, avec Larionov* et Gontcharova, David (1882-1967) et Vladimir (1886?-1919?) Bourliouk, Léopold Survage (1879-1968), Gueorgui Yakoulov (ou Iakoulov, 1884-1928), Vladimir Baranov-Rossiné (1888-1942), Aristakh Lentoulov (1882-1943). À Kiev, ces mêmes artistes exposent en 1908 (« le Maillon ») aux côtés d’Aleksandr Bogomazov (1880-1930) et d’Aleksandra Exter (1884-1949). Dorénavant, ces artistes, auxquels viendra bientôt se joindre Malevitch*, s’appuient sur la tradition populaire pour créer un courant néo-primitiviste aux formes libres et aux couleurs contrastées.

L’exposition du « Valet de carreau », à Moscou, en 1910, confronte le cézannisme russe — Robert Falk (1886-1958), Petr Kontchalovski (1876-1956), Aleksandr Kouprine (1880-1960), Ilia Machkov (1881-1944), Lentoulov —, le primitivisme des frères Bourliouk, de Larionov, de Gontcharova et de Malevitch et l’expressionnisme symboliste de Bechteiev, Werefkin, Kandinsky et Jawlensky avec le cubisme de Gleizes et de Le Fauconnier. C’est alors le début du futurisme russe, qui s’appelle « avenirisme » pour marquer ses distances avec le futurisme italien. À Saint-Pétersbourg se crée « l’Union de la jeunesse » (1909-1914), qui organise les expositions « aveniristes », publie trois almanachs, monte des spectacles futuristes (Vladimir Maïakovski, tragédie, et l’opéra Victoire sur le Soleil, 1913). Les « aveniristes » éditèrent une trentaine de brochures uniques dans l’histoire de l’art, entièrement lithographiées, où le texte de l’auteur, calligraphié, forme une unité visuelle sémantique avec l’« illustration » : Mondàrebours de Velemir Khlebnikov, mis en forme par Gontcharova, Larionov, Tatline... (1912), ou encore Jeu en enfer, mis en forme par Olga Rozanova et Malevitch (1913).

L’art non figuratif, inauguré au début des années 10 par l’Aquarelle abstraite de Kandinsky, poursuivi par le rayonnisme de Larionov et des tentatives isolées (V. Bourliouk, G. Yakoulov), culmine dans le suprématisme de Malevitch et les contre-reliefs de Vladimir Tatline* (1885-1953). La peinture analytique de Pavel Filonov (1883-1941) est à l’art ce qu’est à la poésie la langue « transmentale » (zaoum) de Khlebnikov : animation des objets, répartition des surfaces en parties non liées logiquement entre elles, création d’un monde au-delà de la raison. Filonov est un surréaliste avant la lettre. Les théories de Yakoulov sur « les soleils multicolores » trouvèrent un écho chez Delaunay*.

De 1914 à 1917, Malevitch et Tatline dominent la vie artistique. Les expositions « Tramway V » et « 0,10 » à Petrograd, en 1915, voient le triomphe des contre-reliefs et du suprématisme pictural, et l’apparition d’une nouvelle pléiade de peintres (Ivan [Jean] Pougny [1894-1956], Ivan Klioune [1878-1942], Lioubov Popova [1889-1924], Nadejda Oudaltsova [1886-1961], Olga Rozanova [1886-1918]). Tatline organise en 1916 l’exposition « Magasin », où s’affirme Aleksandr Rodtchenko (1891-1956), dont l’œuvre est une synthèse constructiviste de Tatline et de Malevitch. La mise en forme par Yakoulov du café Pittoresque (Moscou, 1917) résume les postulats du constructivisme codifiés par Alekseï Gan en 1922 : plans superposés, éléments mobiles, agencement géométrique, culte du matériau. Le théâtre a joué un rôle considérable dans la propagation du constructivisme. Exter, Yakoulov, A. Vesnine ont fait au Théâtre de chambre de A. I. Taïrov une révolution en insérant l’acteur dans un espace tridimensionnel construit et en mouvement. Dans le théâtre de V. E. Meyerhold, les peintres appliquent un constructivisme ascétique, tributaire de la mécanisation des objets (Popova).


L’art soviétique

Le nouveau régime soviétique réorganisa l’enseignement artistique dans les ateliers supérieurs d’art et de technique (Vkhoutemas), fondés en 1918 à Moscou et dirigés par des peintres de toutes tendances (Malevitch, Tatline, Kandinsky, Rozanova, Pevsner, Oudaltsova, Kouznetsov, Falk, Vladimir Favorski [1886-1964], Yakoulov...). De nouveaux talents en sortent : Ivan Koudriachev (1896-1972), Gustav Kloutsis (1895-1944). L’art « de gauche » (avant-gardiste) domine les années 20. L’Institut de la culture artistique (In. khou. k.), fondé en 1920, à Moscou d’abord, sur un programme de Kandinsky, voit s’opposer les « constructivistes productionnistes matérialistes » (Tatline, Rodtchenko, Varvara Stepanova [1894-1958]) aux peintres spiritualistes (Kandinsky, Malevitch et Pevsner*, qui signe avec son frère Gabo le Manifeste réaliste en 1920). Kandinsky et Pevsner partent pour l’Occident en 1921-22. Malevitch prend la relève de Chagall* à l’école d’art de Vitebsk de 1919 à 1922, pour ensuite diriger l’Ink. khou. k. de Petrograd (1922-1927), où enseignent aussi Tatline, Filonov, Mikhaïl Matiouchine (1861-1934), Pavel Mansourov (né en 1896). Soutenus par des théoriciens marxistes proches du Proletkoult (culture prolétarienne) comme Ossip Brik, N. Taraboukine, A. Gan, les constructivistes futuristes se regroupent à partir de 1923 autour de la revue de Maïakovski*, LEF (« Front de gauche »). L’architecture soviétique mène des recherches audacieuses qui resteront sans lendemain en U. R. S. S. (Ivan Leonidov [1902-1959), les frères Aleksandr [1883-1959], Viktor [1882-1950] et Leonid [1880-1933] Vesnine, Konstantine Melnikov [1890-1975]...).