Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
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U. R. S. S. (Union des républiques socialistes soviétiques) (suite)

1917-1934 : la littérature révolutionnaire

La révolution d’octobre 1917 entraîne d’abord une interruption brutale de la vie littéraire dans ses formes traditionnelles. Jusqu’en 1921, la pénurie générale et le régime du « communisme de guerre » mettent pratiquement fin à l’activité des éditions et des revues. D’autre part, les événements divisent profondément les écrivains. Une minorité, comprenant surtout des poètes, est sensible au caractère grandiose et radical du bouleversement révolutionnaire : d’une part, le groupe des « Scythes », proche du parti socialiste-révolutionnaire de gauche (seul allié des bolcheviks après Octobre), avec les symbolistes Aleksandr A. Blok* (1880-1921) et Andreï Belyï* (1880-1934) et les poètes paysans Nikolaï A. Kliouïev (1885-1937) et Sergueï A. Essenine (1895-1925) ; d’autre part, celui des « cubo-futuristes », partisans d’une révolution du langage poétique. L’attitude « scythe » est illustrée par les poèmes Dvenadtsat (les Douze) et Skify (les Scythes), 1918) d’Aleksandr Blok, à la fois couronnement d’une œuvre marquée par le pressentiment de l’apocalypse et premiers monuments de la littérature nouvelle. Parmi les cubo-futuristes, qui prennent en charge en 1918-19 la revue officielle Iskousstvo Kommouny (l’Art de la Commune), se détache la figure de Vladimir V. Maïakovski* (1893-1930), qui se met avec enthousiasme au service de la révolution.

Cependant, la majorité des écrivains, et notamment la plupart des prosateurs réalistes fidèles aux traditions libérales de la littérature russe du xixe s., voient dans la révolution d’Octobre le triomphe de l’anarchie et du chaos et la fin de la culture russe. C’est, en 1917-18, le point de vue de Maxime Gorki* (1868-1936), dont les articles, dans la revue socialiste modérée Novaïa Jizn (la Vie nouvelle), réunis sous le titre de Nesvoïevremennye mysli (Pensées inopportunes), contiennent une critique sévère de la politique de Lénine. La tradition de la prose réaliste, en la personne de ses principaux représentants (Gorki, Ivan A. Bounine*, Aleksandr I. Kouprine, Boris K. Zaïtsev), sera le plus durement touchée par l’émigration.

La reprise de la vie littéraire qui accompagne à partir de 1921 la fin de la guerre civile et l’instauration du régime libéral de la Nouvelle Politique économique (NEP) rétablit en revanche une certaine continuité avec le mouvement littéraire d’avant-garde. Les critiques et théoriciens de l’école formaliste — Viktor V. Chklovski (né en 1893), Roman Jakobson* (né en 1896), Boris M. Eikhenbaum (1886-1959), Iouri N. Tynianov (1894-1943), Ossip Brik (1888-1945) — explicitent dans leurs travaux la conception de la poésie comme fonction autonome du langage qui lui est sous-jacente. Cette conception inspire à partir de 1923 le mouvement du LEF (« Front de gauche de l’art »), animé par Maïakovski. On en retrouve l’écho, dès 1919, dans les manifestes de l’école imaginiste, créée autour d’Essenine, et, en 1924, dans ceux du « Centre littéraire des constructivistes » ; elle se devine encore, à la fin des années 20, dans l’activité du petit groupe des OBERIU (« Société de l’art réel »).

Cependant, les doctrines pâlissent auprès des fortes individualités que compte la génération de 1910, dont la maturité coïncide avec la révolution. Maïakovski y trouve d’abord l’écho de sa propre démesure, mais elle ne suffira bientôt plus à conjurer son impatience du présent. La poésie d’Essenine évolue rapidement de l’enthousiasme tonitruant à la confidence désenchantée, et de la résignation au désespoir. Chez Boris L. Pasternak* (1890-1960), l’été de 1917 aura été l’occasion d’une prise de conscience lyrique qui l’éloigne du LEF et de la révolution. La poésie d’Anna Akhmatova* (1889-1966) et d’Ossip E. Mandelstam* (1891-1938), en apparence étrangère à l’actualité, lui fait cependant écho par ses dimensions tragiques, de même que celle de Marina Ivanovna Tsvetaïeva (1894-1941) et celle de Vladislav Felitsianovitch Khodassevitch (1886-1939), qui se développent surtout dans l’émigration. L’influence de Nikolaï Stepanovitch Goumilev (1886-1921), de Velemir Khlebnikov (1885-1922) et surtout de Maïakovski marque la poésie des années 1920, qui associe les audaces d’un langage poétique novateur aux thèmes du romantisme révolutionnaire et qu’illustrent principalement les poèmes de Nikolaï Semenovitch Tikhonov (né en 1896), de Nikolaï Nikolaïevitch Asseïev (1889-1963), des « constructivistes » Edouard Gueorguievitch Bagritski (1895-1934) et Ilia Lvovitch Selvinski (1899-1968), de Nikolaï Alekseïevitch Zabolotski (1903-1958), de Vladimir Aleksandrovitch Lougovskoï (1901-1957), de Pavel Grigorievitch Antokolski (né en 1896) ainsi que des jeunes poètes communistes Aleksandr Alekseïevitch Jarov (né en 1904), Aleksandr Ilitch Bezymenski (né en 1898), Iossif Pavlovitch Outkine (1903-1944), Mikhaïl Arkadievitch Svetlov (1903-1964).

La continuité est moins sensible dans le domaine de la prose, où le départ des écrivains réalistes, dispersés par l’émigration, laisse le champ libre à une nouvelle génération qui s’écarte de leurs traditions et s’inspire de la prose expressive de Leonid N. Andreïev, d’Andreï N. Belyï et d’Ievgueni I. Zamiatine* (1884-1937) ou des stylisations populaires d’Aleksei Mikhaïlovitch Remizov (1877-1957). La réaction contre le réalisme et l’intérêt porté aux problèmes de la forme inspirent le groupe littéraire des « Frères Sérapion » (Konstantine A. Fedine* [né en 1892], Venjamine Aleksandrovitch Kaverine [né en 1902], Vsevolod Viatcheslavovitch Ivanov [1895-1963], Mikhaïl M. Zochtchenko* [1895-1958]), dont le théoricien, Lev Natanovitch Lounts (1901-1924), affiche un apolitisme provocant. Cette tendance se retrouve dans les romans d’imagination d’Aleksandr Stepanovitch Grine (1880-1932) [Alyïe paroussa (les Voiles écarlates, 1923)] et chez son disciple Konstantine G. Paoustovski* (1892-1968) [Blistaïouchtchie oblaka (les Nuages étincelants, 1929)].