Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
U

urbanisation (suite)

L’urbanisation apparaît comme le résultat essentiel de la phase de transition de la société traditionnelle à la société postmoderne, mais elle n’est pas la conséquence seulement des gains de productivité dans les secteurs primaire et secondaire : ceux-ci rendent plus facile la concentration, autorisent donc les transformations sociologiques profondes qui sont liées aux possibilités d’interaction liées à la vie urbaine, mais des mutations aussi importantes pour comprendre l’évolution contemporaine ont pour cause l’élévation générale des niveaux de vie ; celle-ci permet d’élargir progressivement la place réservée, dans les dépenses et dans les emplois du temps, aux activités de relation, que les services favorisent, organisent et structurent. D’autres mutations significatives affectent les moyens de transport, augmentent la mobilité des biens, facilitent ainsi les accumulations de population et la mobilité des personnes : celle-ci multiplie pour tous les occasions de se rencontrer. Plus que tout comptent enfin les progrès dans le domaine des communications : les mass media donnent à l’espace une transparence qu’il n’avait jamais eue ; les moyens de communication à distance rendent possible la confrontation instantanée. Les effets de ces transformations sont divers : tous ne tendent pas aux mêmes effets géographiques.

Dans l’ensemble, l’évolution a joué en faveur de l’urbanisation sous sa forme classique : formation de villes, de noyaux à densité élevée, où la structure des équipements facilite les déplacements, les rencontres, les confrontations, toutes les formes de l’interaction. Dans la mesure où les contraintes écologiques de jadis disparaissent, rien n’impose plus la multiplicité des centres : la part qui revient aux grandes agglomérations croît plus vite que celle qui revient aux villes petites et moyennes, sauf dans les nations où l’évolution a commencé le plus tôt et où la concentration est déjà très poussée.


Les formes actuelles et l’avenir

On décèle pourtant les signes d’une transformation articulée selon des lignes nouvelles. L’élargissement des aires urbaines, la formation de villes régionales, de grandes métropoles, leur organisation en longs chapelets selon le modèle des mégalopoles ne marquent pas seulement le triomphe de la concentration : ils traduisent le passage des organisations monocentriques aux organisations polycentriques, la fin de l’avantage de l’accumulation sur une toute petite aire. Plus loin des noyaux de peuplement, les zones urbaines subissent une double transformation : l’urbanisation y résulte de l’arrivée de migrants venus de secteurs urbains désormais saturés ; elle provient aussi de l’évolution sur place des populations autochtones. Celles-ci accèdent aux nouvelles formes de l’existence sociale sans avoir besoin de s’installer dans les concentrations urbaines. Au-delà de toutes les auréoles marquées encore par l’influence des grands centres, le développement de l’instruction et des mass media précipite partout la fin des paysans.

L’évolution peut-elle se poursuivre jusqu’au point où le processus de concentration par lequel l’urbanisation s’est d’abord traduite s’inverserait ? N’est-il pas possible de concevoir une société urbaine dans son principe, mais où les accumulations gigantesques du monde actuel perdraient leur raison d’être ? C’est encore une utopie, mais l’ère de la très grande ville ne durera peut-être pas sous les formes que nous lui connaissons. Pour que l’existence sociale soit riche d’opportunités diverses, il faut une densité suffisante pour justifier des équipements complexes. Mais il est possible d’envisager une structuration de l’espace par aires peuplées alternées avec les espaces de repos, de détente ou de loisir constitués par les zones agricoles, forestières ou les aires inutilisables.

Il existe parfois des décalages entre l’évolution des mentalités et des genres de vie qui résultent de la transformation en profondeur de l’art de communiquer et d’habiter et les transformations de l’espace. Ici, l’urbanisation sociologique est à peu près complète sans que le paysage de la campagne classique préindustrielle ait été défiguré : c’est fréquemment le cas dans les régions rurales de Suisse, d’Allemagne ou de l’Angleterre du Sud. Ailleurs, les grandes cités accueillent des masses rurales attirées par la recherche de l’emploi et par l’espoir d’un niveau de vie meilleur : elles n’ont pas le temps de les assimiler, si bien qu’il demeure curieusement dans le tissu urbain des îlots de vie traditionnelle qui, une fois constitués, résistent longtemps à l’usure du milieu ambiant. On cite volontiers l’exemple de villages italiens, irlandais, mexicains ou yougoslaves maintenus vivants depuis trois quarts de siècle dans la trame de l’espace apparemment monotone des grandes métropoles nord-américaines.

La phase de transition des sociétés traditionnelles à la société postindustrielle s’étale sur deux siècles pour les pays les plus avancés : elle s’annonce dès la fin du xviiie s. dans les pays d’Europe du Nord-Ouest et sur la côte orientale des États-Unis. La plus grande partie de la planète est demeurée à l’écart du mouvement jusque très avant dans notre siècle. Les nations touchées par la révolution industrielle se limitaient au monde tempéré des deux hémisphères, et encore, pour certaines, le moment décisif de l’évolution s’est situé très tard, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, comme en Europe orientale ou méridionale. Ailleurs, les structures de la société traditionnelle n’avaient été que partiellement mises en cause par les aventures coloniales. Le dualisme, qui était la plaie des sociétés intermédiaires, avait pris une nouvelle forme, mais l’architecture des sociétés restait fidèle à ses modèles traditionnels.

Depuis une génération, les pays du tiers monde ont pris conscience de leur retard. Ils se trouvent bouleversés par les conséquences de la révolution des télécommunications et des mass media avant même d’avoir connu les mutations agricoles et industrielles, par lesquelles l’Europe et l’Amérique avaient commencé. Un peu partout, à l’image des nations développées, on fait des efforts rapides pour assurer la scolarisation. Les programmes, même lorsqu’ils sont adaptés aux conditions générales du pays, sont imités de ceux qui existent dans les nations industrielles : ils sont faits pour préparer à la vie sociale urbaine la foule des employés et des ouvriers de demain. Ainsi, la transformation sociologique commence bien avant que ne soient ébranlées les structures économiques traditionnelles.