Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
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Turquie (suite)

La pendaison de Menderes est ressentie par une fraction importante de la population comme un assassinat et fait de lui un martyr. Alors commence à se creuser un fossé de part et d’autre duquel les Turcs vont se ranger, irréconciliables. Cependant, le comité gouvernemental, dirigé par le général Cemal Gürsel (1895-1966), n’entend pas conserver le pouvoir, mais le remettre à la nation dès la promulgation d’une nouvelle constitution. Celle-ci, qui promet de nombreuses libertés et remplace l’Assemblée unique par deux chambres, est soumise au référendum et adoptée par 62 p. 100 des électeurs. Malgré la détention des leaders démocrates, la suppression de leur parti, la propagande, les élections législatives sont un éclatant désaveu du coup d’État. Le 15 octobre 1961, le CHP, qui a la sympathie des militaires, parvient à faire élire 173 députés. Les formations nouvelles, plus ou moins réincarnations du parti démocrate, en obtiennent 277. En tête, le parti de la justice (Adalet partisi, AP), qu’animera à partir de 1964 Süleyman Demirel (né en 1924). Loyale, l’armée accepte la décision populaire, et les coups d’État que tentent des militaires en 1962 et 1963 n’aboutissent pas.

L’affaire de Chypre, qui avait déjà agité l’opinion de 1955 à 1959, détourne heureusement l’attention sur les affaires extérieures. Bien décidés à soutenir leurs compatriotes, qui sont minoritaires dans l’île, et instruits par les expulsions successives du xixe s. et du début du xxe s., les Turcs sont prêts à faire la guerre (1967).

La situation intérieure ne s’améliore pourtant pas. Les accords passés avec l’U. R. S. S., le départ pour l’Europe occidentale (Allemagne, surtout) d’une main-d’œuvre excédentaire, la dévaluation de la monnaie, l’essor remarquable du tourisme ne parviennent à enrayer ni le chômage ni la montée des prix. Ce qui est pire encore, le clivage politique s’accentue : la majorité reste attachée au courant de pensée incarné jadis par les démocrates ; la minorité y est nettement hostile. Ni l’une ni l’autre n’accepte les mesures du parti opposé. L’armée, qui refuse de prendre en main les destinées du pays, reste vigilante et prête à intervenir. Toute politique engagée est impossible. Seule est admise une union nationale, mariage des contraires imposé par la raison, mais impuissant et toujours ébranlé. Le rôle de la police secrète (MIT) devient plus important. Les ardents, les imprudents qui ne redoutent pas de plonger la Turquie dans l’anarchie s’engagent dans des voies extrêmes, de droite ou de gauche. Un parti ouvrier (Türkiye Işçi partisi, TIP) est fondé en 1961, un parti du salut national (Millî Nizam partisi, MNP) en 1969 ; puis ce sont des groupes d’action directe qui se constituent (Jeunesse révolutionnaire [Dev Genç], Armée de libération populaire). Les attentats succèdent aux manifestations.

En 1970, dans son message de fin d’année, le général Memduh Tağmaç (né en 1904) constate que le pays est en plein chaos, mais affirme que l’armée saura éviter la guerre civile. Le 12 mars 1971, l’état-major lance un ultimatum à Cevdet Sunay (né en 1900), président de la République depuis 1966, demandant l’application des réformes prévues par la Constitution, notamment des réformes agraires. Il prévient que l’armée prendra de nouveau le pouvoir si un gouvernement fort n’est pas constitué dans les plus brefs délais. Le même jour, Demirel démissionne.

Nihat Erim (né en 1912) est chargé de former un gouvernement de large union qui puisse ramener l’ordre par la voie légale : à l’étranger, on commence à s’émouvoir des actions des commandos urbains et de la soi-disant armée de libération (assassinat du consul d’Israël, Ephraïm Elrom, enlèvement de la jeune Sibel Erkan). Des arrestations massives sont effectuées, d’abord de terroristes, puis de personnalités diverses, entre autres d’universitaires. L’état de siège règne dans onze départements à partir du 26 avril, et l’ordre semble se rétablir dans le courant de l’été ; les ministres du parti de la justice se retirent du gouvernement de coalition, et N. Erim offre sa démission, qui sera refusée jusqu’au 17 avril 1972.

Tandis que les attentats ont repris (enlèvement de trois Britanniques en mars 1972) et que l’état de siège est de nouveau instauré en juillet, la Turquie se dote d’un nouveau président, l’amiral Fahri Korutürk (né en 1903), élu après d’interminables débats (en avril 1973), et elle prépare les élections générales du 14 octobre 1973. Aux assises de 1972 du parti républicain du peuple, le vieux leader Ismet Inönü a renoncé à son poste de président et a été remplacé par un homme jeune, Bülent Ecevit (né en 1925). On attend de lui une renaissance de la formation. C’est le parti républicain que, d’une voix unanime, la presse du monde entier déclare vainqueur des élections de 1973. Pourtant, il ne retrouve pas ses électeurs de 1950, année où il avait été chassé du pouvoir (41 p. 100 des voix), et sa représentation au Parlement n’est pas suffisante pour qu’il puisse gouverner seul. Il lui faut une alliance et, de toute évidence, celle-ci ne pourra être qu’éphémère. Par contre, le parti de la justice est bien vaincu, et son chef peut déclarer que le peuple lui a donné la mission d’être dans l’opposition. Mais sa défaite ne provient que de sa division. Le parti démocratique de Ferruh Bozbeyli a fait scission et lui a arraché 45 députés. Sur sa droite, le parti du salut national de Necmeltin Erbakan a obtenu un succès relatif, mais encore supérieur au sien : c’est une formation musulmane, réactionnaire dans le domaine social, mais qui se veut progressiste dans le domaine économique.

En janvier 1974, Bülent Ecevit forme un gouvernement où sept portefeuilles sont aux mains du parti du salut national. Mais le 15 mai, à l’occasion d’un vote d’amnistie, le parti du salut national refuse la libération d’emprisonnés pour délit d’opinion. La crise ministérielle rebondit et la gauche crée, en juin, le parti socialiste ouvrier de Turquie. En juillet, les troupes turques interviennent à Chypre et remportent d’importants succès. Mais, en septembre, Bülent Ecevit démissionne. Après plusieurs mois de crise, S. Demirel, président du parti de la justice, redevient Premier ministre (1er avril 1975).