Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
T

Turner (Joseph Mallord William) (suite)

Depuis 1807, il était, en principe, astreint à faire une conférence annuelle à l’Académie au titre de professeur de perspective, corvée qu’il réussit à reporter jusqu’en 1811. Il avait préparé pour cet enseignement de vastes diagrammes, mais ses élèves ne furent pas conquis : l’aisance en public lui faisait singulièrement défaut, il balbutiait littéralement. Faute d’une théorisation de ses pratiques peu académiques, il restait à conclure que Turner avait une vive admiration pour Claude Lorrain*. Et cela était vrai. L’artiste avait pu admirer plusieurs fois des Claude ramenés d’Italie et désespérait de pouvoir les imiter, ce qu’il tenta néanmoins dans la Traversée du ruisseau (1815) ou, plus tard, dans Phryné se rendant au bain (1838) [les deux toiles sont à la Tate Gallery, Londres].

La mode était aux paysages topographiques, mais le romantisme* envahissant sondait la nature sous toutes ses formes, jusqu’aux plus exceptionnelles, et l’on considérait comme fondamentale l’introduction d’effets dramatiques dans n’importe quel tableau. À la recherche d’expressivité, Turner ajouta une audace proprement picturale, qui est la marque de son génie. Chez un de ses amis hors de Londres, un orage l’obligea à rester à la maison. Selon son hôte, Turner était fasciné, en extase ; l’orage grondait et semblait bouleverser les collines du Yorkshire dans le fracas et les éclairs. « D’ici à deux ans, dit-il, vous reverrez cela et l’appellerez la Traversée des Alpes par Hannibal. » La toile (1812, Tate Gallery) annonçait les œuvres ultérieures : Incendie du Parlement de Londres le 16 octobre 1834 (1835, Cleveland Museum of Art), Lumière et couleur : le matin après le déluge (1843, Tate Gallery), Pluie, vapeur et vitesse : « The Great Western Railway » (1844, National Gallery, Londres), où la hardiesse du coup de pinceau et l’unification de la matière colorée dissolvent toute forme en un vertige giratoire.

L’aquarelle jouait un grand rôle en Angleterre et elle compta beaucoup dans la formation comme dans la production de Turner. Cet art devenu typiquement britannique avait commencé chez les dessinateurs de vues topographiques par de timides coloriages, accentués plus vigoureusement chez Paul Sandby (1725-1809), jusqu’à la perfection des chefs-d’œuvre de Thomas Girtin (1775-1802) ; Turner disait : « Si Tom avait vécu, j’aurais pu connaître la faim. » Mais ce sont les Cozens, Alexander le père (v. 1717-1786), d’origine russe, et son fils John Robert (1752-1797), qui se montrèrent les plus novateurs, en mouillant le papier, le froissant même, pour obtenir de larges effets où le hasard des taches avait sa part. À ses débuts, Turner se méfiait de la peinture à l’huile, et il attendit 1796, la septième année où il exposait, pour présenter une seule toile (Pêcheurs en mer), à côté de dix aquarelles. Aussi ne faut-il pas s’étonner si certaines toiles, véritables nuées de couleur, ressemblent à des lavis. « Turner peint le néant, et c’est très ressemblant », a pu dire un critique. Plus tard, les impressionnistes* ne se sont guère référés à lui : sa peinture les dépassait par un prodigieux enjambement. Cette peinture, Turner s’en est rendu maître jusqu’à l’abstraction, jusqu’à la plastique pure, comme dans l’Intérieur à Petworth (v. 1837, Tate Gallery) reproduit ici. À la suite d’un débat d’esthètes, où il s’exprima peu, il quitta l’assemblée en marmonnant : « Chose bizarre, la peinture [...]. » Très sûr de lui cependant, le moins académique des académiciens n’était pas sans malice et connaissait le pouvoir autonome de la couleur : la veille de l’ouverture d’une exposition, tandis que Constable* fignolait son paysage de quelques touches de vermillon, Turner entra, plaqua une traînée rouge sur sa propre toile et partit. Devant sa toile soudain devenue fade, Constable confia à un ami : « Turner est venu et a tiré un coup de fusil. »

A. C.

 A. J. Finberg, The Life of J. M. W. Turner (Oxford, 1939). / M. Butlin, Turner, Watercolours (Londres, 1962 ; trad. fr. J. M. W. Turner, aquarelles, Phœbus, Bâle, 1963). / J. Rothenstein, Turner (Londres, 1964 ; trad. fr. le Musée personnel, 1965). / L. Gowing, Turner : Imagination and Reality (New York, 1966). / J. Lindsay, Turner. A Critical Biography (Londres, 1966). / D. Hirsh, The World of Turner (New York, 1969 ; trad. fr. Turner et son temps, Time-Life, Amsterdam, 1973). / W. Gaunt, l’Univers de Turner (Screpel, 1974). / J. Selz, Turner (Flammarion, 1975).

Turquie

En turc Türkiye, État d’Europe et d’Asie.


La géographie

La Turquie d’aujourd’hui, faible partie de l’ancien Empire ottoman, englobe essentiellement la péninsule de l’Anatolie* (mot dérivé du grec Anatolê, désignant la province située « à l’est » de la capitale ; en turc Anadolu) à laquelle s’ajoute une fraction de la Thrace. On emploie également couramment, pour la partie asiatique, l’expression Asie Mineure, qui évoque en un heureux raccourci l’aspect du pays, Asie en miniature, où s’opposent effectivement, en un contraste assez comparable à celui de la haute Asie et de l’Asie des moussons, un haut plateau central steppique à climat continental rude et des franges montagneuses arrosées ourlées d’un ruban de plaines côtières tièdes et verdoyantes.


Le milieu physique


Structure et relief

L’Anatolie, en effet, est une haute terre extrêmement massive, dont l’altitude moyenne atteint 1 132 m, bien que les altitudes absolues soient relativement faibles, ne dépassant que rarement 4 000 m (cônes volcaniques isolés). Cette altitude et cette massivité reflètent les grandes lignes de l’évolution structurale. Il s’agit d’une région montagneuse appartenant pour l’essentiel au système plissé alpin, mais pénéplanée à peu près totalement après les phases orogéniques principales et relevée en bloc par des mouvements d’ensemble ultérieurs qui se sont prolongés jusqu’à une date très récente. L’ossature des chaînes plissées est, d’ailleurs, constituée par des masses rigides anciennement consolidées, sur lesquelles se sont moulés les plis et qui forment une partie essentielle du plateau. Au sud-ouest, le massif des Méandres (ou Caro-lydien) est sans doute un vieux socle granitique (avec sa couverture), repris par l’orogenèse récente. Mais l’âge exact du métamorphisme (hercynien ou alpin) est encore inconnu. À l’est du méridien d’Ankara, en Anatolie centrale, existe vraisemblablement une autre zone d’ancienne consolidation, le massif de Kırşehir, mais certains géologues y ont vu un immense élément charrié en provenance des chaînes pontiques. Enfin, il est probable qu’il n’y a pas d’unité importante entre Ankara et Afyonkarahisar, où l’on avait supposé l’existence d’une troisième masse rigide. De toute façon, ces blocs anciens de l’intérieur sont discontinus et séparés par de véritables sillons plissés qui se raccordent aux chaînes bordières.