Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
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Turcs (suite)

À l’exemple des ‘Abbāssides, les royaumes qui se sont constitués en Iran ont fait appel à des mamelouks turcs. Parmi eux, celui des Sāmānides monte la garde aux frontières de l’Asie centrale païenne et s’étend jusqu’au Talas et au Fergana. Sous le règne d’‘Abd al-Malik Ier (954-961), le mamelouk Alp Tigin (ou Alp-Tegīn), commandant en chef de la garde, se fait nommer gouverneur du Khorāsān. Destitué par son successeur, Manṣūr Ier (961-976), il se retire à Balkh (Bactres), puis à Rhaznī (Ghaznī), ville déjà aux mains de populations turques, où il pose les premières pierres d’un État, dont la direction sera reprise en 977 par un autre esclave turc, Sebük Tegin (ou Subūk-Tegin). Celui-ci se rend maître des régions de Balkh, de Kunduz, de Kandahar et de Kaboul, puis, en 995, du Khorāsān. Pour la première fois se trouve constitué en terre d’islām un empire turc et musulman, celui des Rhaznévides* (ou Ghaznévides). Sous le règne de Maḥmūd de Rhazna (999-1030), le plus glorieux des princes de la dynastie, les Rhaznévides entreprennent la conquête de l’Iran. En même temps, ils pénètrent dans l’Inde du Nord, sur laquelle, de 1001 à 1030, ils ne lancent pas moins de dix-sept expéditions du Pendjab au Kāthiāwār, au cours desquelles Gwālior est pillée (1020-21) et les temples de Mathurā et de Somnāth sont détruits. La capitale, Rhaznī, est alors une immense cité, capable de rivaliser avec Bagdad, où, malgré des coutumes turques encore tenaces, fleurit une véritable renaissance de l’iranisme. Les souverains y attirent l’élite intellectuelle de l’Orient. Dans cette société brillante se détache une étoile de première grandeur, Firdūsī*, l’auteur du Livre des rois (Chāh-nāmè). Les Rhaznévides disparaissent sous les coups conjugués d’une puissance turque musulmane qui ne tarde pas à se former, celle des Seldjoukides, et des princes afghans de Rhūr, les Rhūrides. Bien que de race iranienne, les Rhūrides intéressent l’histoire turque par leurs propres mamelouks. Se considérant comme les héritiers des Rhaznévides, ils poursuivent avec ténacité les raids en Inde. En 1193, ils entrent dans Delhi, où ils laissent leurs mercenaires fonder la première dynastie musulmane dans ce pays, celle des Mamelouks, ou Esclaves (1206-1290). Jusqu’au xvie s., Afghans et Turcs plus ou moins iranisés se succéderont à la tête des monarchies musulmanes indiennes.


Les Karakhānides

Pendant que se déroulent ces événements, l’activité missionnaire et diplomatique des Arabes et des Persans en Asie centrale a commencé à porter ses fruits. Une grande part de légende et bien des incertitudes entourent la conversion à l’islām de la maison des Karakhānides (ou Qarakhānides). Selon la tradition, ce serait vers 960 que Satuq Bughrā khān, roi de Kachgar et descendant de la tribu oghouz des Iagmas, aurait embrassé la religion musulmane, entraînant à sa suite un peuple de 200 000 tentes. Mais Satuq serait mort vers 955, et l’onomastique des princes de sa famille ne confirme guère les données des chroniqueurs. Quoi qu’il en soit, dans la seconde moitié du xe s. et pendant tout le xie s., les oasis du Tarim occidental, les vallées du Talas et du Tchou s’islamisent en profondeur. Les traditions de ce pays, auparavant bouddhiste ou nestorien, subissent un changement radical. Une acculturation rapide des Turcs donne des résultats savoureux. À Bughrā Khān Hārūn († 1102) aurait été dédié le célèbre Kutadgu Bilig (Art de régner), écrit en turc par Yūsuf Khass Hadjib. L’histoire politique des Karakhānides est marquée : par l’entrée victorieuse d’Arslān Ilek Nāṣar à Boukhara en 999 et la fin subséquente de la dynastie sāmānide ; par les bonnes relations entretenues avec les Rhaznévides, puis par la rupture avec eux ; enfin par le conflit qui éclate entre eux et les Seldjoukides, leur fait perdre la Transoxiane en 1089 et les refoule sur l’Ili et la Kachgarie, où ils se maintiennent jusqu’à l’arrivée de Mongols non musulmans, les Khitans (fondation de l’empire des Khitay noirs [Kara Kitay] vers 1140).


La poussée turque vers la Méditerranée

La vaste confédération des Oghouz, d’où est issue la majeure partie des grandes monarchies turques, apparaît tout d’abord au nord de l’actuelle Mongolie sous forme de neuf tribus réunies (les neuf Oghouz ou Tokuz Oğuz). Au xe s., le Ḥudūd al-‘ālam, géographie persane anonyme, situe ces tribus au nord du lac Balkhach. Au cours du xie s., alors qu’elles semblent déjà être au nombre de douze tribus confédérées, on assiste à plusieurs de leurs mouvements migrateurs, d’ailleurs assez désordonnés. Nous avons déjà dit comment certains Oghouz, poussés par les Qiptchaqs ou les devançant, se dirigèrent vers les Balkans, où ils se firent massacrer en 1065. D’autres eurent une fortune autrement plus heureuse. Le clan oghouz des Qiniq (Kınık), dirigé par la famille des Seldjoukides*, était venu s’établir avant 985 sur les rives du Syr-Daria, où il avait mené des opérations plus ou moins obscures. Engagés dans les intrigues politico-religieuses du monde musulman, les Seldjoukides optent pour l’orthodoxie (sunnisme), s’allient avec le calife, dont ils se font un protecteur. En 1040, ils se heurtent aux Rhaznévides à Dandānqān (Dandanakan), près de Merv (auj. Mary), les défont, s’emparent de l’Iran, de l’Iraq, de la Syrie et, en 1071, ils écrasent les Byzantins à la bataille de Mantzikert (auj. Malazgirt), ce qui leur permet d’occuper la majeure partie de l’Asie mineure. Derrière eux, une masse de tribus turques se ruent sur les frontières de l’islām. Les Grands Seldjoukides, peu soucieux de ces arrivées répétées de peuples peu civilisés, les envoient s’entasser dans le véritable cul-de-sac qu’est l’Anatolie, encore fortement verrouillée par Byzance : ainsi, peu à peu se constitue le pays qui portera et porte encore le nom de Turquie.

Ce n’est pas aux Seldjoukides, mais à leurs successeurs dans l’ouest de la Turquie, les Ottomans*, Oghouz de la tribu Kayı, qu’est réservé le destin de prendre Constantinople (1453). L’Empire ottoman, la principale puissance européenne et orientale aux xve et xvie s., englobe, au temps de sa plus grande extension, tout le bassin de la mer Noire, les Balkans, l’Europe centrale jusqu’à Buda, le Proche-Orient arabe, l’Égypte et les côtes du Maghreb jusqu’aux frontières marocaines. Les Turcs des Balkans (qu’il ne faut pas confondre avec des autochtones islamisés tels que les Bosniaques ou les Albanais) sont le résidu des colons installés par les Ottomans en Europe. Par suite des échanges de population qui eurent lieu au xxe s. entre la Grèce et la Turquie* ainsi que du rapatriement de nombreux Turcs de Bulgarie, leur nombre n’a pas cessé de décroître.