Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
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Turcs (suite)

Quand ils disparaissent en 731 (Kültigin) et en 734 (Bilge), nul n’est apte à recueillir leur succession. L’assassinat du fils de Bilge khaghān en 741 et la prise de pouvoir par un usurpateur provoquent un soulèvement qui met fin à l’Empire. Le rôle des Tujue ne se mesure cependant ni par la durée de leur domination, ni par leur extension, mais bien par leur œuvre de turquisation, par l’immense impulsion donnée aux Turcs, dont les effets se feront si longtemps sentir.


La civilisation turque au viiie s.

Les sources chinoises et byzantines nous livrent de nombreux renseignements sur la civilisation des Tujue. Mais nous possédons en outre des monuments funéraires épigraphiés, en particulier des stèles érigées pour Bilge khaghān, Kültigin et Tonyukuk, qui sont d’une valeur insigne pour connaître l’histoire, la culture, la langue, la religion des Tujue.

Ceux-ci se prétendaient issus d’une louve. Ils adoraient le Ciel-Dieu sous le nom de Tengri, mais aussi des divinités secondaires, telle que la Terre, la Montagne, une déesse placentaire, Umay. L’empereur était intronisé comme un représentant du Ciel et agissait conformément à sa volonté. Celui-ci faisait pression sur les hommes et pouvait s’écrouler. Peut-être sous influence iranienne, les Tujue avaient adopté le culte du feu, élément qu’ils considéraient comme purificateur. Ils célébraient des sacrifices (en particulier de chevaux) à la caverne ancestrale, aux sources des fleuves. Ils brûlaient ou ensevelissaient leurs morts, non sans immoler avec eux femmes et serviteurs, chevaux et objets pouvant leur servir dans un au-delà qu’ils imaginaient tout semblable au monde d’ici-bas. Ils pensaient occuper le centre du monde, conçu comme carré et abrité par le cercle rond du ciel : leurs ennemis étaient aux « quatre coins » de la terre, hors de l’abri céleste. Ils suivaient les prescriptions des « sorciers », sans doute déjà les guérisseurs qui seront connus plus tard sous le nom de chamans. La faune tenait une grande place dans leur mythologie et dans leur art, et leurs tribus devaient être de tendance totémique. Les grandes civilisations ne laissaient pas les Tujue indifférents, et surtout celle du bouddhisme, qui les avait touchés. Guerriers à cheval, armés de l’arc, et pasteurs avant tout, les Tujue contrôlaient cependant la grande voie internationale du commerce que l’on nomme la route de la soie, dont ils tiraient d’importants bénéfices.


Les Ouïgours

Les Ouïgours (ou Ouïghours), descendants des Töles et qui avaient opposé, avec les Qarlouqs, les Oghouz et les Tatars*, une longue résistance aux Tujue, n’avaient pas été les seuls à se soulever contre ceux-ci, mais ce fut eux qui en tirèrent un bénéfice : ils prirent leur place dans la Mongolie du Nord. À l’inverse des autres « Barbares », ils furent des alliés fidèles pour la Chine des Tang (T’ang) et ils lui rendirent d’éminents services ; il en fut ainsi quand celle-ci fut en même temps attaquée par les Khitans et menacée dans ses possessions occidentales par l’arrivée des Arabes, alliés contre elle avec les Qarlouqs (751 et années suivantes). Cependant, au début du ixe s., la Chine dut abandonner Tourfan, Bechbalig et Qarachahr ; les Ouïgours purent s’installer en Sérinde et avancer sa turquisation. La double influence chinoise et sogdienne permit un réel essor culturel et conduisit l’Asie centrale à un niveau qu’elle n’avait pas encore atteint. Une capitale murée, Qara-balgassoun, avait été construite dans la vallée de l’Orkhon, et des missionnaires manichéens y étaient venus. Ils y connurent un succès inespéré. Les Ouïgours embrassèrent cette religion (notamment le khaghān Alp Kutluğ, 780-789) et s’en firent les protecteurs non seulement dans leur empire, mais en Chine même. Une importante inscription à Qara-balgassoun relève de cette époque.

L’Empire ouïgour était au sommet de sa puissance et rien ne pouvait faire prévoir sa chute, quand une invasion des Kirghiz l’entraîna d’un seul coup (840). Les Ouïgours se replièrent sur leurs colonies. Certains franchirent le Gobi et se fixèrent au Gansu (Kan-sou) occidental (Ganzhou [Kan-tcheou], Dunhuang [Touen-houang]), où ils se maintinrent de 860 environ à 1030, année où ils furent vaincus par les Tibétains et les Tangouts : un parti émigra de nouveau pour les Nanshan (Nan-chan), où il fonda un établissement qui existe encore. D’autres organisèrent un nouveau royaume vers le sud (Tourfan) et continuèrent à y développer leur culture jusqu’au xiiie s. Dans la région de Tourfan a été retrouvée, outre des fragments de fresques et d’admirables miniatures, toute une littérature manichéenne, écrite dans les langues les plus diverses. La grotte des manuscrits de Dunhuang (Touen-houang*) a livré une foule de textes manichéens, bouddhistes et chinois en turc. Les oasis bien irriguées permirent la sédentarisation des nomades et leur apprentissage de l’agriculture ; elles constituèrent des étapes sur les routes commerciales et missionnaires, et elles devinrent des centres d’intense activité économique et religieuse. Toutes les confessions s’y trouvaient pratiquées : le manichéisme certes, mais aussi le bouddhisme, le mazdéisme, le christianisme nestorien et naturellement la vieille religion nationale des Turcs, indestructible, dont on sent bien l’inspiration dans l’Irk Bitig, petit livre de présages en caractères runiques, ou dans l’Oghouz-nāmè (Oğuzname), en caractères ouïgours, que conserve la Bibliothèque nationale de Paris. La langue turque tendit à remplacer le sogdien comme lingua franca de l’Asie centrale, et la culture turque à supplanter les autres. On peut mesurer le prestige de celle-ci en constatant qu’au xiiie s. les Mongols emprunteront aux Ouïgours leur alphabet, leur science, leurs élites.


Les Kirghiz de l’Orkhon et leurs successeurs

Les Kirghiz, responsables de la destruction de l’Empire ouïgour de l’Orkhon, devaient appartenir à des populations originellement indo-européennes qui s’étaient turquisées à une époque indéterminée. Au temps de l’hégémonie tujue, ils vivaient déjà sur les rives du haut Ienisseï. Ils y laissèrent de courtes inscriptions funéraires écrites avec cet alphabet qu’employaient les Tujue, non datées, mais certainement postérieures à ces derniers et qui dévoilent un état plus archaïque de la langue et de la mentalité. Leur faible niveau culturel ne leur permit pas de poursuivre l’œuvre ouïgoure, ni leur puissance d’assurer la stabilité du pays, dont ils furent chassés à leur tour vers 920 par les Khitans ; mais les Kirghiz ne disparurent pas pour autant de l’histoire turque, dans laquelle ils continueront à se manifester. Sur l’Orkhon, des Turcs demeurèrent après la victoire des Khitans, tels les Keraïts de confession chrétienne et les Naïmans : ils n’en disparaîtront qu’à l’époque où les Gengiskhānides changeront le fond ethnique et linguistique, et feront du pays la Mongolie.