Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
A

Autriche (suite)

La littérature autrichienne

De toutes les grandes métropoles européennes, Vienne a été, au xixe s. surtout, la plus cosmopolite, puisqu’elle était la capitale d’un État qui réunissait des hommes de langues et de traditions fort différentes. C’est pourtant une ville de langue allemande et qui a toujours eu sa place dans la poésie de langue allemande : le plus illustre des ménestrels, Walther von der Vogelweide, avait été, à Vienne, à l’école d’un maître appelé Reinmar.

Si l’on peut parler d’une littérature autrichienne, c’est parce que les auteurs viennois ont apporté dans les littératures de langue allemande à la fois des accents venus de l’Europe centrale slave et des sujets traités dans un style proprement viennois.

Le théâtre viennois de l’époque romantique, de la Restauration et de 1848 compte plusieurs noms encore vivants dans le répertoire d’aujourd’hui. Il y a un classicisme autrichien au théâtre, celui de Franz Grillparzer (1791-1872), élève, à coup sûr, des grands poètes du Weimar classique, mais, néanmoins, essentiellement autrichien et viennois. Sur des sujets antiques, il a composé une série de drames, où les figures dominantes sont des femmes : Sappho (1818), Médée (1822), les Vagues de la mer et de l’amour (1831), et dont le désenchantement, la douceur du renoncement après la folie des emportements sont les thèmes d’élection. Il a donné aussi une série de tragédies politiques, toutes tirées de l’histoire des Habsbourg : Ottokar (1825), Un fidèle serviteur de son maître (1828), Une lutte fratricide chez les Habsbourg (1848, représentée en 1872), et baignant dans une atmosphère de résignation et de « mal du siècle ».

Mais le théâtre viennois de la même époque est marqué par deux auteurs comiques aussi remarquables que différents : Ferdinand Raimund (1790-1836), observateur malicieux et qui tourne le couplet avec une aimable facilité : le Diamant du roi des esprits (1824), le Paysan millionnaire (1826) et plusieurs autres titres n’ont guère quitté le répertoire ; Johann Nestroy (1801-1862), comme Raimund acteur en même temps que dramaturge, et pour qui la comédie de boulevard, facile et souvent parodique, constitue l’élément favori.

À la même époque, le poète Nikolaus Lenau (1802-1850) parcourait l’Europe à la recherche d’une paix qu’il n’a jamais trouvée. Lenau, dont le nom véritable était Nikolaus Niembsch von Strehlenau, était né dans le Banat. Fils d’un officier déchu et malade, élevé par une mère angoissée et voyageuse sans repos, il fut étudiant à Vienne, mais c’est le paysage de son enfance dans les plaines d’Europe centrale qui est celui de sa poésie. Il a gardé de la puszta de ses premières années un souvenir enchanté. Un second paysage, autrichien par excellence, celui de la haute montagne, est comme l’autre pôle d’une inguérissable nostalgie. Ce cœur dévasté par l’orgueil, par le vertige et le déchirement, toujours partagé entre la révolte de Prométhée et le désespoir, unit dans sa poésie les élans, les envols, les brisures et les abattements de Byron et de Don Juan.

C’est encore un contemporain de 1830 et de 1848 qu’Adalbert Stifter (1805-1868), homme de la forêt et de la montagne, mais dans un paysage mesuré, où l’on ignore les frénésies, les folies et le pathétique des danses hongroises ou des utopies libertaires qui avaient aussi tenté Lenau. La vie rangée de fonctionnaire qu’a menée Stifter est comme l’envers de la féerie romantique, de l’appétit jamais assouvi d’aventures et d’expériences. Mais on pourrait dire aussi que c’est là le cadre préféré d’un autre romantisme, celui de la petite ville, du rêve patiemment poursuivi pour échapper aux servitudes étouffantes d’une existence mesquine. Stifter a construit ses nouvelles, ses poésies et son esthétique sur l’opposition et le mariage du grand et du petit, de l’infime et de la démesure, du quotidien et du sublime. C’est en Bohême que se situe l’action de Witiko (1865-1867), roman historique où il retrace la formation morale et civique d’un jeune noble tchèque du xiie s. ; mais son meilleur roman est Der Nachsommer (1857), autre récit d’une « éducation sentimentale ».

À Vienne, comme à Munich ou à Berlin, il se produit un réveil des lettres à la fin du xixe s. C’est essentiellement une résurrection de la poésie, une réaction contre la prose naturaliste et le prosaïsme de l’existence, une poésie désintéressée, aérienne et rêveuse dans un univers de plus en plus mercantile avant de devenir industriel. La création artistique prend, dans ce contexte, dans une société largement agnostique et désabusée, une signification primordiale. C’est là un phénomène largement européen, mais qui a eu comme une densité particulière dans la capitale autrichienne et danubienne depuis les années 1890 jusqu’à l’Anschluss. Poésie lyrique, nouvelle, roman, drame sont tous représentés dans cette renaissance viennoise et autrichienne des lettres. Dans une première génération, il faudrait grouper Hofmannsthal* (né en 1874), Rilke* (né en 1875) et Schnitzler (né en 1862) ; ensuite viennent Musil (né en 1880) et Broch (né en 1886), mais qui, à cause de la guerre, ne seront connus que beaucoup plus tard, après 1945. Le plus traduit et le plus original sans doute des « Autrichiens » est Franz Kafka* (né en 1883). Mais Kafka n’était pas viennois, puisqu’il naquit à Prague et dans une situation exceptionnelle, car il appartenait à une famille israélite de langue allemande dans une ville tchèque. Aussi pourrait-on dire qu’il est par là comme doublement minoritaire : parlant allemand parmi les Tchèques et juif parmi les Allemands.

Viennois de naissance, Hugo von Hofmannsthal s’exprime dans une langue choisie, délicate, pleine d’images scintillantes et en même temps mélancoliques. Ses jeunes gens tôt désenchantés, dans des parcs aux couleurs de l’automne, parmi les accords d’une sonate jouée en sourdine, chantent l’impossibilité de dire ce qui ne peut être suggéré, la vanité des grandes entreprises humaines.

Dans les vingt années qui ont séparé les armistices de 1918 et le début de la Seconde Guerre mondiale, Hofmannsthal fut un de ceux qui voulurent croire à l’esprit européen, qui s’employèrent à représenter, dans les manifestations internationales nées autour de la Société des Nations, l’esprit nouveau d’un cosmopolitisme qui aurait voulu conjurer les périls du nationalisme.