Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
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Tsiganes (suite)

Chaque sous-groupe, à son tour, se divise en un certain nombre de lignages (vicí). Le lignage est formé d’un groupe d’individus réunis sous le patronyme (parfois le surnom) d’un ancêtre qu’ils ont en commun. Ainsi, parmi les Rom kalderaša, certains font partie du lignage des Belkešti, d’autres des Minešti, etc. Le nombre et l’appellation des lignages ne sont pas fixes, car, en général, toutes les trois générations, lorsque le nombre des descendants d’un même individu devient trop important, le lignage se divise et d’autres sont créés, portant le nom d’un ascendant plus jeune. Chaque lignage comporte à son tour un nombre plus ou moins grand de familles restreintes (njamo, semestro). Pour situer un individu à l’intérieur de la société tsigane, il est donc nécessaire, au-delà de son nom de famille, de savoir à quel lignage, à quel sous-groupe et à quel groupe il appartient.

Lorsqu’une des règles fondamentales de vie n’est pas respectée (si un homme a dérobé un objet à un autre, s’il maltraite sa femme, si un garçon séduit une fille, si un des interdits n’est pas respecté...), il y a réunion de la kris (le terme signifie « droit », « justice », « tribunal ») chez les Rom, ou de son homologue dans les groupes des Manuš et Kalé. Siègent dans la kris des Rom respectables, c’est-à-dire honorablement connus, ayant un certain âge, une grande famille en général, qui ne boivent pas, travaillent bien, n’ont jamais trompé personne et se sont déjà, à plusieurs reprises, bien comportés dans une kris. Ce sont le plus souvent des chefs de lignage (les rois ou reines n’existent pas chez les Tsiganes). Ils sont au nombre de trois à douze et se sont déplacés souvent de plusieurs pays étrangers pour venir rendre la justice. L’un d’entre eux, le krisnitori, est responsable de la kris. La procédure est publique, mais hommes, femmes ou enfants n’ont le droit d’intervenir que si le krisnitori le demande. Les cris, les paroles violentes sont prohibés, et celui qui se comporte mal est déconsidéré. De même, si le krisnitori manifeste le moindre énervement, il est immédiatement destitué. Une seule affaire est jugée. Quand chacun a parlé, a su faire apprécier une argumentation subtile, et quand le krisnitori a réuni tous les éléments qu’il estime souhaitables, après discussion avec les Rom respectables qui l’assistent, il émet son jugement. Si les Rom approuvent, nul ne pourra revenir sur la décision. La kris indique le coupable et la sanction, mais n’a pas le pouvoir de contraindre le coupable ; elle ne possède pas d’organe exécutif, sinon le groupe lui-même. Les sanctions corporelles sont de moins en moins fréquentes et tendent à être remplacées par des sanctions économiques (amende à payer) ; les sanctions surnaturelles (maladie ou mort de celui qui se rend coupable de parjure) aident beaucoup à découvrir le coupable ; les sanctions proprement sociales vont de la désapprobation du groupe au désaveu total du groupe, qui prend la forme du bannissement temporaire ou à vie, sanction la plus dure qui soit, à laquelle le Tsigane préfère parfois la mort.

La kris se présente comme la clé de voûte de l’édifice social. Au-delà de sa fonction manifeste, qui est de juger, elle possède une fonction latente, plus importante, de cohésion sociale, due au fait qu’elle réunit des Rom venus de pays très divers, qui discutent, qui échangent des informations qui prennent des décisions concernant l’attitude à adopter par le groupe devant des situations nouvelles : la kris est un aspect de l’organisation politique, lieu de convergence mais aussi d’affrontement des lignages.

Il n’y a pas, dans les populations tsiganes, d’endogamie ou d’exogamie absolue. Au niveau du groupe (Rom, Manuš, Kalé), il y a une endogamie relative, c’est-à-dire qu’il est rare qu’un Rom se marie avec une personne du groupe des Manuš ou des Kalé, et réciproquement. Au niveau du sous-groupe, l’endogamie est encore plus relative et n’est qu’une tendance due à certaines préférences, à certaines alliances entre ces sous-groupes : ainsi un Kalderaš ne donnera pas sa fille à un Čurari, mais plus volontiers à un Lovari. Entre les lignages d’un même sous-groupe, l’échange des épouses est presque la règle. La demande en mariage est faite par le père du garçon, qui rend visite au père de la fille. Garçon et fille ne sont pas consultés, mais leurs parents connaissent leurs sentiments envers telle ou telle personne du sexe opposé et effectuent leurs démarches de demande en mariage en conséquence. Si le père de la fille accepte la demande en mariage, une fête a lieu peu après, qui dure deux ou trois jours, mais le mariage n’est véritablement définitif qu’à la naissance du premier enfant. C’est donc cette naissance, et non le mariage, qui fonde la famille.

Beaucoup de Tsiganes sont nomades, mais beaucoup également sont sédentarisés. Si la plupart des Manuš voyagent constamment, comme, parmi les Rom, le sous-groupe des Lovara, certains, comme les Kalé, sont sédentarisés pour une bonne partie d’entre eux, et des Rom, comme les Kalderaša, ne voyagent qu’une partie de l’année et vivent parfois dix ou vingt ans dans la banlieue d’une grande ville avant de changer de nation, ou de continent ; ils habitent alors une maison sans étage (kher) louée ou construite par eux-mêmes, dont l’intérieur est aménagé, comme leur tente de nomade, en une grande et unique pièce dont chacune des parties a conservé le nom des parties de la tente. Ainsi, chez beaucoup de Tsiganes, le nomadisme est plus un état d’esprit (être prêt à partir et partir parfois subitement) qu’un état de fait (voyager constamment). Un certain nombre de Tsiganes, à la suite de lois visant à interdire le nomadisme ou le stationnement des nomades, se sont arrêtés dans des bidonvilles, et il leur est difficile de conserver leur organisation sociale et l’ensemble de leurs traits culturels.

Les métiers exercés sont très divers. Certains Tsiganes, encore peu nombreux, sont médecins, avocats ou juges. Il y a des fabricants de balais et d’objets de bois ou de cuivre, des vendeurs d’herbes, de billets de loterie ou de journaux, des cireurs de chaussures, des doreurs pour objets d’église, des marchands de plumes d’oie, des antiquaires... Beaucoup sont forgerons, surtout en Europe de l’Est, ou chaudronniers-étameurs ; ils sont alors très recherchés par tous ceux qui ont un gros matériel de cuisine à entretenir (cantines, casernes, hôpitaux). Les Tsiganes sont souvent maquignons, vanniers, musiciens (Django Reinhardt*, Manitas de Plata), gens du cirque (Bouglione), diseuses de bonne aventure...