Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
T

trotskisme (suite)

Cette théorie avait une conséquence pratique particulièrement importante : si les conditions russes (le développement « combiné », c’est-à-dire le mélange de développement et d’arriération) avaient permis à la Russie de commencer la révolution, elles ne lui permettraient pas de l’achever (de construire le socialisme) sur des bases nationales et sans le concours de la révolution dans les pays industrialisés. Elle fut donc violemment combattue en 1924 par Staline et par ceux qui défendaient avec lui la théorie du « socialisme dans un seul pays », c’est-à-dire par les partisans du renforcement du pouvoir politique et économique des couches dirigeantes de l’U. R. S. S. (dans le parti, dans l’industrie, dans l’armée, dans l’appareil étatique, etc.) indépendamment du développement de la révolution internationale.

Le trotskisme théorique devint alors essentiellement, par la force des choses, un effort pour donner une réponse aux problèmes que posaient aux révolutionnaires le « stalinisme* » et l’évolution de la société soviétique. Pour Trotski, la doctrine « stalinienne » représentait les intérêts de la « bureaucratie » soviétique, couche privilégiée et parasitaire qui, « exploitant les antagonismes sociaux », avait usurpé le pouvoir après la révolution. La victoire de la bureaucratie (que Trotski situera, après bien des hésitations, en 1924), et donc la « dégénérescence » de la révolution, s’explique par l’« arriération » de la Russie et l’« isolement » de la révolution : il s’agit donc d’un « accident », résultat d’une combinaison « temporaire et exceptionnelle » de circonstances historiques. La bureaucratie est une « caste », non pas une classe indépendante, mais une « excroissance », une « tumeur » sur le prolétariat. Par conséquent, son régime est essentiellement instable, car il y a contradiction entre les nouveaux « rapports de propriété » (fondés sur la nationalisation et la planification) hérités de la révolution d’Octobre et des « normes de répartition » de nature bourgeoise. Cette « société intermédiaire entre le capitalisme et le socialisme » ne peut donc échapper à une alternative : progrès vers le socialisme (qui conduirait inévitablement à la destruction du pouvoir de la bureaucratie) ou restauration capitaliste. L’Union soviétique reste un « État ouvrier » (quoique « dégénéré »), car, aussi longtemps que les rapports de propriété créés par la révolution n’auront pas été abolis, le prolétariat y est la classe socialement (sinon politiquement) dominante. La révolution anti-bureaucratique sera donc politique et non pas sociale (puisqu’elle conservera le système fondé sur la propriété collective des moyens de production). Les révolutionnaires doivent défendre cet État « inconditionnellement » contre ses ennemis capitalistes : l’économie planifiée liée aux nouveaux rapports de propriété reste la seule chance de progrès historique pour l’humanité face au capitalisme en « décomposition ».


Le mouvement trotskiste

De 1924 à 1933, le mouvement trotskiste essaie d’être une opposition à l’intérieur du parti russe, d’abord, et plus tard dans le mouvement communiste international, en y menant, selon l’expression de Trotski, « une politique de réforme et non de révolution ». Il attire dans ses rangs des cadres et des dirigeants de l’Internationale, comme Chen Duxiu (Tch’en Tousieou) en Chine, P. Tresso en Italie ou Andrés Nin (1892-1937) en Espagne ; mais, sauf quelques rares exceptions, ni ses effectifs ni son influence ne peuvent rivaliser avec ceux des organisations communistes officielles. En 1933-34 Trotski, après avoir fait le bilan de la politique désastreuse de la IIIe Internationale communiste en Allemagne et de l’évolution interne de l’U. R. S. S., affirme qu’il est nécessaire de construire une nouvelle Internationale, abandonnant tout espoir de transformer de l’intérieur les partis communistes et les institutions soviétiques. « L’opposition de gauche cesse définitivement de se sentir et d’agir comme une opposition. » Ce n’est qu’en 1936 que se tient la conférence qui créera le mouvement pour la IVe Internationale, et la fondation de l’Internationale elle-même ne sera proclamée qu’en 1938, sur la base du Programme de transition rédigé par Trotski. Fondation purement nominale : les groupes trotskistes sont faibles, et leur influence sur la classe ouvrière est dans la plupart des cas négligeable, dans une situation historique mondiale dominée par l’approche de la guerre. Ils sont en outre victimes de persécutions impitoyables, dont l’assassinat de Trotski par un agent stalinien en 1940 ne sera qu’une manifestation parmi d’autres. En outre, avant même la mort de Trotski, le mouvement est affaibli par le départ de ceux qui croient, au sein du groupe trotskiste américain notamment, que l’analyse trotskiste du phénomène russe est insuffisante, que la bureaucratie soviétique est une nouvelle classe exploiteuse et qu’il faut abandonner le mot d’ordre de « défense de l’U. R. S. S. ». Pourquoi cet effort pour faire revivre, dans des conditions infiniment difficiles, un « parti mondial de la révolution » de type « bolchevik » ? La réponse se trouve dans la conception « léniniste » des rapports entre le parti et la classe ouvrière, telle que l’entend Trotski : « La classe prise en soi n’est qu’une matière d’exploitation. Le rôle propre du prolétariat commence au moment où, d’une classe sociale en soi, il devient une classe politique pour soi. Cela ne peut se produire que par l’intermédiaire du parti. Le parti est cet organe historique à l’aide duquel la classe acquiert sa conscience » (1932). De là la volonté de construire à tout prix une « direction internationale de la révolution » qui a animé les dernières années de la vie de Trotski : celui-ci croyait en effet que « la crise historique de l’humanité se réduit à la crise de la direction révolutionnaire » (1938).

Le mouvement sera durement éprouvé par la guerre, ayant à faire face à la double persécution du nazisme et du stalinisme. Si une première conférence des trotskistes européens se réunit dès février 1944, ce n’est qu’en 1948 que pourra se tenir le IIe Congrès mondial de la IVe Internationale. Cette période d’unification de l’après-guerre sera de courte durée. À partir de 1951, de nombreuses scissions aboutissent à un véritable éclatement de l’Internationale. L’année 1952 verra l’exclusion de la majorité de la section française (groupe dit « lambertiste », du nom de l’un de ses principaux dirigeants Pierre Lambert) ; le SWP (Socialist Workers Party) américain fait scission en 1953 et crée avec d’autres groupes, dont le « groupe Lambert », un « Comité international de la IVe Internationale » auquel viendra se joindre, en 1959, la SLL (Socialist Labour League) anglaise. Ce « Comité » s’oppose à la tendance dite « frankiste » (dirigée par le Français Pierre Frank et le Belge Ernest Mandel), notamment sur le problème de l’action au sein des partis communistes, rejetée par le « Comité », et sur l’attitude à adopter face aux pays de l’Est (celle des « frankistes » étant jugée « réformiste » par le « Comité »). En 1961, le « Bureau latino-américain », autour de l’Argentin Posadas, se sépare également de l’Internationale « frankiste ». Une réunification partielle a lieu en 1963 : le courant « frankiste » et la majorité du SWP américain forment un « Secrétariat unifié » (S. U.). Mais, en 1964, la « Tendance marxiste révolutionnaire », animée par Michel Raptis, dit Pablo, se sépare du S. U. (ce courant abandonnera en 1972 toute référence à la IVe Internationale, se consacrant exclusivement à la défense d’une conception particulière de l’« autogestion »). C’est en 1964 également que le S. U. rompt définitivement avec le Lankā Sama Samāja Party (LSSP) de Ceylan — l’une des rares organisations trotskistes ayant une certaine importance numérique —, jugé trop « opportuniste ». Il faut mentionner également l’existence de deux courants relativement importants, l’un en France (le groupe qui publie le périodique Lutte ouvrière, issu d’une tendance trotskiste d’avant guerre qui avait refusé de participer à l’unification des trotskistes français en 1944), l’autre en Grande-Bretagne (International Socialism) ; ces deux courants se réclament de la tradition trotskiste, mais se séparent sur des points essentiels des courants majoritaires en affirmant, l’un (L. O.) que les pays de l’Est (sauf l’U. R. S. S., qui reste un « État ouvrier dégénéré ») sont des États « bourgeois », l’autre (I. S.) que tous les pays de l’Est (y compris l’U. R. S. S.) sont des « capitalismes d’État ».