Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
T

Tripoli (suite)

Tripoli reste donc essentiellement une ville terrienne. Encore son rayon d’influence est-il très dissymétrique. Rapidement limité au sud (dès avant Batroun [Baṭrūn]) par celui de Beyrouth, il est bloqué immédiatement vers la montagne, où les vallées maronites échappent à l’attraction de cette ville traditionnellement musulmane sunnite (à minorité grecque orthodoxe) et où le gros bourg de Zghorta (Zurhartā) assure les fonctions urbaines. La domination foncière de Tripoli s’étend essentiellement vers le nord, où elle possède la quasi-totalité de la plaine du Akkar (‘Akkār). La fonction de centre régional reste de toute façon la principale. Les activités industrielles sont modestes (raffinerie de pétrole à l’un des terminaux de l’oléoduc irakien, cimenterie, industries textiles), et les fonctions tertiaires supérieures quasi nulles.

Dès l’époque ottomane (xixe s.), un quartier moderne, « le Tell », s’était développé sur les dunes de la plaine côtière, à l’ouest de la vieille ville, mais l’agglomération reste encore très en marge de la côte. L’afflux récent de population rurale a ajouté d’importantes minorités maronite et ‘alawīte aux communautés traditionnelles sunnite et grecque orthodoxe, et la ville a pris ainsi une structure ethnique plus complexe.

X. P.


L’histoire de la ville

Tripoli est peut-être fondée au viie s. av. J.-C. par les trois villes de Tyr, de Sidon et d’Arad, qui l’organisent en trois quartiers, auxquels elle doit son nom. Important centre phénicien au ive s. av. J.-C., occupée par les Arabes en 638, elle devient la capitale d’un émirat qui se rend indépendant de l’Égypte fāṭimide en 1070.

Sous le cadi Ḥasan ibn ‘Amār, elle est assiégée en 1102-03 par Raimond de Saint-Gilles. Édifiant au sud-est de la ville un château nommé Mont-Pèlerin ou château Saint-Gilles, Raimond contraint l’émir Fakhr al-Mulk à lui payer un tribut annuel. Enfin, le 12 juillet 1109, son fils Bertrand de Saint-Gilles s’empare de la ville avec l’aide des Génois et en fait la capitale du comté de Tripoli. Déjà résidence d’un évêque jacobite, d’un évêque melkite et d’un évêque nestorien, Tripoli devient le siège d’un évêque latin relevant du patriarche d’Antioche, mais auquel se rattachent les maronites.

Administrée par la « Cour des bourgeois » que préside le vicomte, la ville est avant tout un centre commercial peuplé non seulement de Grecs, d’Arméniens et d’Arabes, mais aussi de Provençaux et de plus en plus d’Italiens. Ces communautés étrangères assurent le transport des croisés, contrôlent le commerce de transit entre la Mésopotamie et l’Occident, et négocient la production locale de l’artisanat (soieries, tapisseries, savonneries, verres, céramiques, etc.) ainsi que la production des terres environnantes (agrumes, canne à sucre, etc.) ; elles sont privilégiées économiquement et judiciairement par les comtes : dès 1109, le tiers de la ville est abandonné aux Génois ; en 1117, une maison sur le port est donnée aux Vénitiens ; en 1187, c’est au tour des Pisans d’être favorisés.

Rejetant la domination de la dynastie romano-poitevine, la ville se constitue en 1288 en commune autonome sous le protectorat de Gênes. Prise d’assaut par les Mamelouks (17 mars - 26 avr. 1289), elle est reconstruite par ces derniers un peu en retrait du littoral et protégée contre les incursions des Francs de Chypre par les fortifications d’El-Mina. Occupée en 1516 par les Ottomans, incorporée au Liban en 1918, capitale administrative de la province nord de cet État, elle est pendant le printemps 1958 le lieu d’une importante insurrection (émeutes des 10-12 mai).

P. T.

 J. Gulick, Tripoli : a Modern Arab City (Cambridge, Mass., 1967).


Le comté de Tripoli


La constitution

Maître de Tortose (auj. Tartous) en février 1099, obtenant d’Alexis Ier Comnène la cession de Laodicée (auj. Lattaquié) en 1100, l’ancien comte de Toulouse Raimond de Saint-Gilles organise en 1101 une croisade de secours et ne reprend qu’en 1102 la conquête de l’émirat arabe de Tripoli. Secondé par des flottes génoises, il se réinstalle à Tortose le 21 avril 1102, occupe Gibelet (auj. Djebail) le 28 avril 1104, mais meurt le 28 février 1105.

La constitution territoriale du comté de Tripoli, poursuivie par son cousin Guillaume Jourdain, comte de Cerdagne, qui s’empare d’Arcas (auj. ‘Arqā) en mars-avril 1108, est achevée par son fils Bertrand de Saint-Gilles, qui s’empare enfin de Tripoli en juillet 1109 et fonde le comté du même nom après l’assassinat de Guillaume Jourdain, ce qui permet d’en maintenir l’unité politique.


L’organisation

Quatrième État franc fondé par les Latins au Levant après l’achèvement de la première croisade, le comté rassemble à l’origine des populations ethniquement et religieusement très diverses : nuṣayrīs (ou ‘alawītes) du djabal Anṣariyya, musulmans ismaéliens, Juifs de Gibelet, chrétiens de rite syriaque (nestoriens, jacobites et surtout maronites, qui sont les meilleurs auxiliaires des Francs et qui se rallient à la fin du xiie s. à l’Église latine). Politiquement, le comté est une principauté féodale que Raimond Ier de Saint-Gilles, son fils Bertrand et son petit-fils Pons (1112-1137) reconnaissent successivement tenir en fief de l’empereur byzantin (Laodicée), du roi de Jérusalem en 1109 et peut-être du prince d’Antioche en 1112. Resserré entre la chaîne du Liban et la mer, mais débordant au nord-est sur la haute vallée de l’Oronte et au sud-est sur la Bekaa, il n’ouvre aux envahisseurs venus de l’est qu’une seule voie d’accès facile : celle de la Boquée (al-Buqay‘a). Aussi la défense de cette dernière est-elle assurée au nord par le Krak des Chevaliers et au sud par le château de Djebel Akkar. Les terres de la principauté sont en grande partie inféodées à des seigneurs languedociens ou provençaux (Puylaurens, Montolieu, d’Agout, Porcelet d’Arles, etc.), parfois même à des seigneurs liguriens, tels les Embriaci, qui deviendront les maîtres du sud du comté après avoir reçu des Génois la ville de Gibelet, qui avait été concédée à ces derniers par Bertrand de Saint-Gilles le 26 juin 1109.