Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
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travail (sociologie du) (suite)

Le pas est franchi lorsque la bureaucratie est définie comme un processus : c’est un type de fonctionnement des organisations où l’accent mis sur les règles a précisément et paradoxalement pour résultat de renforcer les règles. Analysant l’instauration d’un système bureaucratique dans une mine de gypse par un nouveau directeur soucieux de « reprendre les choses en main », Alvin W. Gouldner (1954) montre les fonctions que remplit ce système. Il n’est plus question de référence à la rationalité. La bureaucratie est présentée comme une manière de régler les problèmes humains et notamment la difficulté des rapports de pouvoir dans une société se voulant égalitaire. Mais les règles bureaucratiques, par leur précision, permettent de faire juste le nécessaire pour être quitte, d’agir sans s’engager. Destinées à résoudre les tensions résultant des rapports de commandement, elles y parviennent, mais, perpétuant l’apathie à laquelle ces rapports avaient pour but de remédier, il en résulte un besoin d’en édicter de nouvelles. C’est le fameux cercle vicieux de la bureaucratie, étudié en France par Michel Crozier dans le monopole des tabacs et une agence comptable. Il montre comment le développement des règles impersonnelles, la centralisation des décisions, l’isolement de chaque catégorie hiérarchique et la pression égalitaire du groupe sur l’individu ainsi que le développement des relations de pouvoir parallèles, en raison de leurs dysfonctions et par l’action calculée de ceux-là mêmes qui en sont les victimes, suscitent de nouvelles pressions pour l’impersonnalité et la centralisation. La bureaucratie est envisagée du point de vue de sa genèse sociale. Elle peut être définie comme « un système d’organisation incapable de se corriger en fonction de ses erreurs et dont les dysfonctions sont devenues un des éléments essentiels de l’équilibre ». Le changement, la réadaptation à l’environnement ne peuvent s’y faire que par crises.


Les relations professionnelles

Cette expression, qui correspond à l’anglais industrial relations, désignait initialement les rapports entre le syndicat et les responsables des entreprises. On y ajoute aujourd’hui l’État, dont, à l’évidence, le rôle en la matière se révèle sans cesse et partout plus important.

Les sociologues se sont intéressés tardivement à ce domaine, qui a retenu de bonne heure l’attention des juristes, des économistes et des historiens sociaux.

C’est l’Industrial Democracy (1897), ouvrage magistral de Sidney et Beatrice Webb, alors préoccupés de réconcilier la théorie économique et la pratique du mouvement ouvrier, qui donna l’impulsion aux recherches sur le sujet. Bien qu’animée d’un souci doctrinal, c’est peut-être, de toutes les élaborations relatives au mouvement ouvrier, la seule jusqu’à ce jour à mériter, dans toute sa rigueur, le nom de « théorie ». Les auteurs se livrèrent, en outre, pour réaliser cette étude, à un patient travail de collationnement et de classification des pratiques syndicales qui servit pendant des décennies de modèle et de méthode.

La théorie de Sidney et Beatrice Webb impressionna aussi bien Lénine, qui l’intégra telle quelle dans sa propre théorie et dans sa pratique, que le chercheur américain Selig Perlman, qui la combattit. Selon ce dernier, le mouvement ouvrier, sous sa forme naturelle et spontanée, n’est mû que par le seul souci du contrôle de l’emploi et du poste de travail (job control). L’apparition de préoccupations quasi gestionnaires ou révolutionnaires traduit l’ingérence d’intellectuels dans le mouvement ouvrier. Par un ethnocentrisme fréquent en la matière, c’était faire du mouvement ouvrier américain d’alors le seul authentique. Mais, en désignant les conditions qui favorisent ce qu’il appelle cette ingérence, S. Perlman préparait le dépassement de sa théorie, somme toute assez psychologisante.

Il faut attendre des économistes du travail comme Clark Kerr et Dunlop pour que ce courant de recherche soit repris dans une perspective plus sociologique, s’inspirant en partie de catégories de T. Parsons. Il s’agit d’isoler des systèmes et des sous-systèmes de relations industrielles et de rechercher pourquoi et comment se constituent les réseaux de règles structurant les relations des différents partenaires.

Le représentant le plus marquant en France de ce courant est sans doute Jean-Daniel Reynaud.


Travail et techniques

En 1947, dans un ouvrage resté célèbre, Georges Friedmann incitait une génération de chercheurs à étudier les conséquences de la transformation des techniques de production sur la nature et la répartition des catégories professionnelles. C’était les renvoyer au livre I du Capital, où Marx analyse le procès de division du travail à l’intérieur des manufactures et des fabriques. Il est remarquable qu’il y fut fait peu référence. Jusqu’à aujourd’hui, il s’est toujours agi d’une interrogation ne faisant guère appel à l’analyse du système économique qui, chez Marx, donnait tout son sens à ses pages. Le problème de l’autonomie du technique par rapport à l’économique fut certes au centre de bien des débats. Mais ceux-là mêmes qui étaient les plus enclins à ne pas négliger ce dernier, séduits par une sorte d’histoire naturelle des machines, rapportaient beaucoup plus leurs analyses aux systèmes technologiques qu’aux impératifs du système économique. Cela est particulièrement net dans toutes les études menées depuis vingt ans sur la division du travail et la qualification.

Amorcé aux lendemains déjà tardifs de la révolution fordiste, c’est-à-dire de la spectaculaire parcellarisation des tâches et de la multiplication des O. S. (ouvriers spécialisés), dues à l’apparition du travail à la chaîne, ce type de recherche connut un regain d’intérêt avec l’essor de l’automatisation vers la fin des années cinquante.

On peut distinguer les études surtout préoccupées de rendre compte de l’évolution technique et celles qui cherchent les implications pour le travail de tel ou tel système technologique. Cette distinction s’impose dans la mesure où, pour plusieurs raisons, notamment le fait que divers systèmes techniques se trouvent coexister, la référence à la diachronie a tendance à disparaître dans les travaux récents.