Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
T

traduction automatique (suite)

• On a considéré chaque couple de langue (anglais-français par exemple) comme posant un problème particulier. La traduction s’oriente vers l’utilisation d’un très vaste dictionnaire bilingue de mots autour duquel on a articulé les opérations annexes, devenues alors envahissantes : fonction de chaque mot dans la phrase, substantif, verbe, adjectif, etc., et liaisons entre eux. C’est là que prennent place les nouvelles fonctions se substituant aux entités grammaticales classiques. Une telle conception, testée par de nombreuses traductions « aller-retour », a conduit à certains résultats particulièrement cocasses.

• On est revenu aussi à la notion d’un « langage intermédiaire », ou pivot plus ou moins commun à plusieurs langues. Il y aurait une première traduction sujet-pivot, puis une seconde traduction pivot-cible.

Dès lors prennent place des hypothèses plus ou moins métaphysiques concernant le fonctionnement de la traduction chez l’homme. L’Américain Noam Chomsky*, dont le nom domine toute cette discipline, a beaucoup évolué entre l’épigenèse de la pensée et le préformationisme : le langage reflète-t-il une structure cérébrale préexistante dans l’œuf fécondé ou s’agit-il d’une acquisition par apprentissage, s’inscrivant sur une structure de simple inscription évidemment préexistante, mais vierge ? La traduction automatique fait ainsi une fois de plus s’affronter les tenants d’un avenir tout inscrit dans le passé, avec le fatalisme de la prédétermination, et les partisans d’un monde ouvert à l’homme, d’un monde prométhéen qu’il forge à sa mesure.

J. S.

➙ Automates (théorie des) / Cybernétique / Documentation automatique / Intelligence artificielle / Modèle.

 N. Chomsky, Syntactic Structures (La Haye, 1957 ; trad. fr. Structures syntaxiques, Éd. du Seuil, 1969). / Problèmes de la traduction automatique (Klincksieck, 1968). / A. Ljudskanov, Traduction humaine et traduction mécanique (trad. du russe, Dunod, 1969 ; 2 vol.). / B. Vauquois, la Traduction automatique à Grenoble (Dunod, 1975).

tragédie

Représentation dramatique d’une action héroïque, qui a pour objet d’exciter la crainte et la compassion.


La tragédie, née dans la Grèce antique, est aux sources mêmes du théâtre. Malgré de multiples travaux, les érudits ne s’accordent pas entièrement sur ses origines. Généralement, avec Aristote, on la fait dériver du dithyrambe dionysien, composition lyrique exécutée par un chœur lors des fêtes de Dionysos : la tragôidia serait le chant du bouc, c’est-à-dire du satyre associé au culte du dieu, ou de l’animal qui lui est sacrifié. D’autres auteurs cherchent du côté des rites funéraires (Albrecht Dieterich) ou des mythes agraires (Harrison), la tragôidia étant alors le chant de la moisson ou celui de démons, incarnation de l’esprit des morts.

Une tradition attribue l’invention des « chants tragiques » à Épigène de Sicyone. Vers le milieu du vie s. av. J.-C., le poète grec Thespis crée définitivement la tragédie en remplaçant le coryphée, chef du chœur, par un véritable acteur qui joue en face du chœur un rôle distinct, et même plusieurs rôles. Quoi qu’il en soit de ses origines obscures et complexes, le caractère religieux de la tragédie commençante est en tout cas certain.


Terreur sacrée

La tragédie grecque ne met pas en scène uniquement des dieux ; faire autrement évacuerait l’aspect tragique du drame, ne serait-ce que parce que les dieux sont sinon impassibles, du moins immortels. La tragédie fait revivre des personnages d’origine humaine ou semi-divine, des ancêtres, des héros au double sens du mot (ainsi les Danaïdes, les Bacchantes, les Atrides). Ces personnages livrent un vain combat contre des forces qui les dominent et les dépassent, contre la sombre fatalité (Anagkê) jointe à l’inflexible destinée (Moira). Cela est vrai du théâtre d’Eschyle*, « le seigneur dionysiaque de la tragédie » (Nietzsche), mais aussi de celui de Sophocle* et de celui d’Euripide*.

À l’origine du sentiment tragique, il existe un conflit de droits. L’aspect juridique de la tragédie antique ne peut être contesté. Ainsi, Antigone, pour enterrer son frère révolté, fait appel aux lois non écrites contre les lois promulguées. Il arrive que le droit se déplace, que l’homme veuille plus que son droit. Si l’homme ne sait pas se modérer, s’il se laisse aller à ses passions, même les plus légitimes, le droit passera à ses adversaires. Dans les Perses, la démesure de Xerxès entraîne le châtiment des dieux.

Ceux-ci, d’ailleurs, sont jaloux des hommes et de leur réussite ; ils se vengent de l’hybris, de la démesure. L’erreur, même involontaire, est lourdement punie. La faute peut être ancestrale et pèse alors sur la suite des générations. C’est le cas d’Œdipe et des Atrides. Ainsi, la condition humaine apparaît menacée, misérable, incertaine. L’homme « se sent écrasé sous le poids d’une fatalité impitoyable, dont il cherche en vain à percer le sens » (A. M. Festugière). Sa destinée est non seulement dure, mais incompréhensible. Pourtant, il relève la tête, il produit des actes libres, il fait des choix, il s’engage. Prométhée enchaîné est le type de cet engagement de l’homme, assurant sa liberté et la conséquence de sa décision.

L’atmosphère tragique est accrue par les formes antiques de la religion : songes, oracles, mais aussi hallucinations, égarements des sens, folie, toujours envoyés par quelque divinité. Les Érinyes, puissances infernales, pourchassent le meurtrier Oreste comme un lièvre : « Sur notre victime ce chant fou, hagard, hallucinant, l’hymne des Érinyes, l’envoûtement sans cithare, un dessèchement des hommes. » Des cris, des plaintes aiguës, des silences ajoutent au pathétique. D’où l’atmosphère pesante, l’effroi, la terreur sacrée qui saisit le public. La pitié aussi pour la victime innocente qui, s’en allant à la mort, dit adieu à la lumière du ciel grec.