Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
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tradition (suite)

On pourrait proposer d’une société de type traditionnel la définition suivante : une structure sociale fondée sur le mythe de l’origine « non humaine » de ses institutions. C’est ce caractère essentiellement sacré qui distingue ce type de société du nôtre, mais aussi de toutes nos valeurs et même de la logique de nos raisonnements. La notion de « non humain » ou de « divin » est inséparable de l’esprit traditionnel. Même si on la réduit à un contenu idéologique, c’est cette idéologie, tout autant que l’économie, qui a fait apparaître dans la conscience de l’homme des échanges et des transformations qui l’ont incité à se libérer historiquement des déterminations et des pressions du milieu naturel grâce à ses traditions. Ces dernières ont été à l’origine de cette différenciation primordiale qui a séparé l’homme de l’animal par une expérience spécifique : l’irruption, dans la réalité ordinaire de la vie individuelle et collective, de ce que Rudolf Otto (1869-1937) a nommé très justement das ganz Andere, le « tout autre », c’est-à-dire l’expérience du numineux ou du sacré.

On ne peut comprendre ni la vie ni les institutions d’une société de type traditionnel, qu’elle soit aussi primitive, en apparence du moins, que celle des aborigènes australiens ou aussi raffinée que celle de l’islām* médiéval, si l’on réduit cette expérience du sacré à la seule analyse du développement historique d’une culture et aux conditions objectives de l’état des forces productives et de leurs rapports mutuels. Dans ce cas, ce n’est pas l’idéologie qui reflète la psychologie déterminée par l’économie ainsi que par le régime social et politique, c’est l’expérience sacrée du « tout autre » qui, située au centre de la vie des communautés traditionnelles, rayonne sur tous leurs moyens d’expression et de production.

Il arrive même, dans le cas des aborigènes australiens, par exemple, que l’expérience du sacré absorbe presque complètement l’attention, l’intérêt et les forces des groupes tribaux. On voit alors se réduire au minimum vital la capacité de production matérielle d’une société, alors que la richesse et la complexité de la vie initiatique et religieuse de ces communautés dépasse de beaucoup le niveau moyen des sociétés modernes, de type industriel. C’est une erreur d’appréciation de la valeur et du sens des sociétés de type traditionnel, jugées uniquement selon des critères économiques et logiques occidentaux, positivistes et rationalistes, qui a été responsable de la destruction et de la dégradation par le colonialisme de la plupart des cultures originales américaines, africaines et asiatiques.

Aucune tradition véritable ne peut être séparée de cette visée de la transcendance, qui est voilée autant que révélée par ses mythes et par ses symboles. Cette expérience déborde aussi ses moyens et ses objets relatifs : les paroles, les gestes et les comportements, sans lesquels la présence du « tout autre » ne serait pas évoquée, mais qui ne la contiennent pas en eux-mêmes ni par eux-mêmes. Ce caractère « opératif » et non « spéculatif » de l’expérience du sacré peut expliquer les dangers qui menacent toute vie religieuse quand les conflits théologiques et les controverses entre les sectes majorent la valeur de l’interprétation logique et philosophique, voire juridique des textes sacrés aux dépens de l’unité des puissances « recréatrices » et « opératives » de la foi.

À ce déplacement des lumières qui tendent à glisser du spirituel à l’intellectuel s’ajoute un autre risque de toute tradition du sacré, celui de l’accoutumance. Les comportements en viennent à mimer plutôt qu’à exprimer des relations profondes avec le « tout autre » quand le sacré n’est plus ressenti comme essentiellement différent de l’expérience quotidienne. Les cloches qui sonnent, les fidèles qui passent, le retour régulier des offices et des fêtes, la répétition des gestes se confondent peu à peu avec l’horizon familier de la vie sociale. La présence du « tout autre » ne peut plus être ressentie en des cérémonies qui se réduisent à des coutumes ritualisées.

La sclérose que provoque ce processus de vieillissement n’a pas épargné non plus les religions antiques. Et, contre l’irréversibilité du temps réellement vécu, l’erreur de tous les dogmatismes se répète : il s’agit toujours de substituer au mouvement de l’histoire le mythe de l’invariable continuité d’une autorité infaillible et magistrale. Et cette autorité doit combattre non seulement le libre examen, mais aussi toute prétention à disposer de traditions authentiques en fonction d’une transmission légitime. Ainsi s’élaborent des arguments d’inspiration juridique, comme ceux qui furent opposés aux hérésies gnostiques, puis aux réformateurs par les théologiens, au sujet du rôle de la Tradition dans l’enseignement chrétien.


La Tradition et l’enseignement chrétien

Au moment où se fondèrent les premières communautés chrétiennes, l’Évangile n’étant pas écrit, la seule règle de foi ne pouvait être qu’un rattachement à l’enseignement oral de Jésus par l’intermédiaire d’une chaîne de témoins anciens ayant connu les Apôtres et transmettant ce qu’ils avaient entendu comme ce dont ils avaient été instruits.

L’Église primitive reposait sur cette filiation, et l’on peut s’interroger à ce sujet sur deux points principaux : d’une part, les limites de l’authenticité, c’est-à-dire de ce que l’on nomme la « canonicité » de l’Écriture dans ses rapports avec sa transmission, et, d’autre part, la valeur du témoignage constitué par des révélations personnelles et non point par une tradition directe des Anciens.

Le premier point semble avoir été clairement défini par l’élimination d’apocryphes et de pseudépigraphes, écartés par la Tradition, comme l’affirme Irénée* de Lyon : « Seul est vrai l’Évangile tel qu’il a été transmis par les Apôtres et conservé depuis eux, celui qui ne contient ni plus ni moins que ce qui a été rapporté jadis et dont les évêques orthodoxes ont consenti le texte écrit, sans addition ni suppression. » La Tradition ne se borne donc pas à la conservation de l’Écriture ; elle en fixe aussi les limites.