Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
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tradition (suite)

Cette inévitable diversité d’aspects des traditions, loin d’être une faiblesse ou une cause d’erreurs graves, témoigne, au contraire, de leur capacité d’adaptation aux circonstances et aux cultures au cours de leur développement historique. L’aveuglement du conservatisme, source de l’intolérance dogmatique, et du traditionalisme, c’est-à-dire des systèmes qui font dépendre la pensée et la vérité uniquement du seul enseignement oral et écrit de la Tradition, provient du fait qu’ils confondent des contenus idéologiques transmis avec la fonction permanente et universelle qui les transmet. C’est l’esprit traditionnel qui donne un sens à la lettre de la Tradition ; ce n’est pas de cette lettre que dépendent la liberté et la vérité de cet esprit.

La Tradition ne se borne pas, en effet, à la conservation ni à la transmission des coutumes et des valeurs, des enseignements et des comportements. Sa fonction n’est pas limitée à un « faire savoir » qui définirait tout son objet, idéologique et pédagogique. Transmettre constitue aussi pour une communauté l’acte par lequel elle s’apparaît à elle-même, à travers la conscience de la continuité réelle de son histoire et de sa vocation. En « faisant être » de nouveau ce qu’elle a été, toute communauté signifie aussi ce qu’elle est devenue et ce qu’elle veut être ; elle se recrée elle-même, dans le miroir de la culture que médiatise la Tradition comme dans la lumière de ses relations « opératives » avec l’expérience du sacré*.


Tradition et culture

Aucun être vivant terrestre, à l’exception de l’homme, n’est capable, en transmettant ce qu’il invente, d’ajouter sans cesse à ses connaissances et à ses expériences antérieures des acquis nouveaux, qui deviennent, à leur tour, autant d’éléments intégrés dans la tradition d’une culture. On a séparé trop souvent, de façon arbitraire et stérile, l’invention de la tradition. C’est oublier qu’une invention qui ne serait pas transmise devrait être sans cesse réinventée. Inversement, si toute tradition devait être immuable, la barbarie, la brutalité, la loi du talion domineraient encore nos sociétés.

En dehors de l’être pur, rien ne demeure dans le même état au cours du temps, et la nature irréversible de l’histoire implique pour toute tradition la nécessité d’adaptations successives et, parfois, de transformations profondes. Le prosélytisme, qu’il s’agisse du judaïsme, du christianisme, de l’islam ou du bouddhisme, exige d’ailleurs une adaptation méthodique, assez clairement exprimée par cette formule de saint Paul : « Se faire tout à tous. » À sa capacité passive de conservation, toute tradition ajoute sa capacité active d’intégration d’acquis nouveaux, qu’elle adapte à des expériences et à des connaissances antérieures.

L’invention, d’ailleurs, ne se borne pas à la notion d’équipement matériel. Le préhistorien Vere Gordon Childe (1892-1957) a montré que l’« équipement spirituel » joue un rôle déterminant dans l’évolution de l’humanité. « Les sociétés, dit-il, ont à réagir autant à leur milieu spirituel qu’à leur milieu matériel et c’est pourquoi elles se sont donné un équipement spirituel sans se borner à un matériel d’armes et d’outils. » Dans cette perspective, la découverte de la valeur de la liberté n’a pas eu moins de conséquences que l’invention du feu sur les transformations des sociétés humaines. Et cette valeur nouvelle a été intégrée à des traditions morales et spirituelles qui ont été porteuses de nouveaux acquis culturels. Ainsi la tradition agit-elle sur l’héritage qu’elle transmet par la sélection et l’adaptation qu’elle pratique sur les valeurs jugées dignes d’être transmises.

Dans quelques cas, des inventions techniques qui auraient pu être utiles socialement ou, du moins, avantageuses politiquement à la défense de l’État n’ont pas été considérées comme telles par la tradition, qui a limité leurs applications et leurs usages à des jeux et à des divertissements publics. Tel fut le cas de la poudre à canon, connue en Chine de toute antiquité, mais dont on ne se servait que pour fabriquer des feux d’artifice et d’inoffensifs pétards. Même en Occident, des inventions d’armes redoutables ont été longtemps considérées comme exclues des traditions d’une culture, malgré leurs avantages apparents.

En dehors de cette sélection des valeurs qu’elle juge dignes d’être transmises, toute tradition est adaptée à la fois à un milieu naturel particulier et à certains modes économiques de production dont dépend aussi toute culture. Les traditions des peuples chasseurs se reflètent dans leur culture de façon très différente de celles des agriculteurs et des pasteurs.

Dans ces dernières cultures, l’importance du travail de la femme ou bien du rôle de l’homme dans la production correspond aux traditions du matriarcat ou bien du patriarcat. Ainsi la complexité et la diversité culturelles des traditions sont-elles aussi remarquables que l’unité profonde de leurs conceptions au sujet de l’origine sacrée et « non humaine » ou « divine » de leurs moyens de transmission, mythiques et symboliques.

Cette croyance caractérise les traditions initiatiques et religieuses, mais celles-ci ne sont pas isolées des autres manifestations de la culture. Dans la civilisation sumérienne archaïque, par exemple, l’institution des principes et des techniques des arts et des métiers les plus divers, depuis la musique jusqu’à l’orfèvrerie et au jardinage, était rapportée à une origine « non humaine » ou « divine ». Ce mythe se retrouve dans toutes les civilisations traditionnelles, mais aussi dans les cultures les moins évoluées, du moins en apparence et selon nos critères occidentaux. De nombreux aspects de l’art médiéval ont prolongé, semble-t-il, par des cultes particuliers rendus à certains anges et archanges, ces traditions culturelles « opératives » et magiques, fort anciennes.


La tradition et l’expérience du sacré