Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
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Tolstoï (Léon) (suite)

Une foi authentique doit se manifester par des actes vrais. Tolstoï tente de se battre contre les injustices de la vie sociale et d’oublier qu’il est le comte Tolstoï. Habillé en moujik, blouse de futaine et souliers à bout carré, il travaille dans les champs, fend du bois, apprend à confectionner des chaussures. Il réforme ses habitudes : « Je ne bois plus d’alcool et ne mange plus de viande. Je fume encore, mais moins. » Et comme le luxe de Iasnaïa Poliana lui pèse, il remet à Sonia une procuration pour la gestion de ses propriétés. Désormais, l’apôtre se substitue à l’écrivain : « bienheureux boyard Léon », dit Gorki avec humour.

Les revirements de la pensée de Tolstoï, ses prêches, ses motivations philosophiques et morales nous intéressent surtout dans la mesure où ils sont l’expression de sa quête de la vérité et le signe de son inquiétude. Tolstoï vivra continuellement tourmenté. Il n’aura sans doute jamais de Dieu une vision mystique, et ne connaîtra pas le bonheur des moments d’extase. Il avait écrit un jour dans une page de son journal : « Dieu est mon désir », et Gorki, qui en avait eu connaissance, lui demanda ce que cela signifiait. « C’est une pensée inachevée, répondit Tolstoï. Sans doute voulais-je dire : « Dieu est mon désir « de le connaître [...]. Non, ce n’est « pas ça [...] » Il rit et, roulant le cahier, le fourra dans une large poche de sa blouse. Il a avec Dieu des rapports très confus qui me rappellent, par moments, ceux de deux ours dans une même tanière ! »


La tragédie de l’alcôve

En vérité, ce prophète que le monde vénère comme un mage, qui prêche avec assurance une religion nouvelle ne cesse de se débattre contre lui-même, et toutes ses attitudes recouvrent un terrible drame intime.

En même temps qu’il condamne l’amour physique et la propriété privée, la naissance de sa fille Aleksandra (1884) et les gros revenus que lui rapportent ses livres et ses terres le remplissent de honte : impossible d’extirper cette sensualité débordante qui le jette dans les bras de sa femme, impossible de briser tous les liens familiaux, impossible de renoncer à écrire, alors même qu’il condamne l’art « corrupteur » et la littérature comme « amusements pour paresseux ». Dans Qu’est-ce que l’art ? (Tchto takoïe iskousstvo ?, 1898), Tolstoï prononce des jugements sévères sur Haydn, Mozart, Schubert, Shakespeare. « Shakespeare non seulement n’est pas un grand écrivain, mais une imposture, une vilenie ! » Pourtant lui-même compose quelques-unes de ses plus belles œuvres, dans lesquelles il exprime son angoisse devant la mort : la Mort d’Ivan Ilitch (Smert Ivana Ilitcha, 1886), Maître et serviteur (Khoziaïn i rabotnik, 1895), la Sonate à Kreutzer (Kreïtserova sonata, 1890) et plusieurs drames, la Puissance des ténèbres (Vlast tmy, 1886) et le Cadavre vivant (Jivoï troup, 1900).

En 1881, les Tolstoï sont obligés de s’installer à Moscou pour que les enfants puissent poursuivre leurs études. La vie familiale apparaît à l’écrivain comme une servitude de plus en plus pénible ; et tandis que Sonia, à peine relevée de couches, prend un jour de réception et emmène ses filles au concert et au bal, il se cloître dans son bureau ou parcourt les faubourgs misérables de Moscou.

Entre les époux, un abîme s’est creusé dont rend compte leur journal respectif. Lui : « Le concubinage avec une femme étrangère d’esprit, c’est-à-dire avec elle, est terriblement dégoûtant » (juill. 1884). Elle : « Jamais je ne me suis sentie plus seule au sein de ma famille. Léon a rompu avec moi toute relation. Pourquoi ? Lorsqu’il est malade, il accepte mes soins comme une chose due, avec froideur, rudesse, et seulement dans la mesure où il a besoin de cataplasme. J’aurais tant voulu, ne serait-ce que dans une faible mesure, entrer avec lui en relations spirituelles. J’ai tendu toutes mes forces dans ce sens. J’ai lu son Journal en cachette [...] Aujourd’hui, il me cache minutieusement tout et confie à ses filles le soin de recopier ses manuscrits. Il me tue systématiquement : il m’écarte de sa vie personnelle, ce qui me fait un mal affreux. »

Pages ô combien bouleversantes, mais naïves et maladroites ! Sonia n’a pas pu ou voulu comprendre l’évolution spirituelle de son mari. Elle a épousé un écrivain dont elle a servi le génie de son mieux, un aristocrate pourvu de grands biens, un homme vigoureux qui lui a donné treize enfants. Or, elle se retrouve vingt-cinq ans plus tard femme d’un être instable, qui condamne l’argent, l’amour, l’art, l’Église, et qui n’accepte d’autres contraintes que celles qu’il se donne. Cet homme de plus a changé dix fois de cap et retombe sans cesse dans les travers qu’il dénonce. « Je ne savais comment m’accorder de ses nouvelles idées, se justifie Sonia. Avec tous ces enfants, je ne pouvais pas suivre comme une girouette tous les revirements spirituels de mon mari. Pour lui, c’était une quête passionnément sincère. De ma part, c’eût été une singerie stupide, et préjudiciable à ma famille. Au surplus, mon être profond refusait de quitter l’Église selon laquelle je priais Dieu depuis l’enfance. Le luxe apparent dans lequel nous vivions devint insupportable à Léon. Mais qu’y pouvais-je ? Il ne m’appartenait pas de changer des conditions d’existence que nous n’avions pas créées nous-mêmes. Si, selon les vœux de mon époux, j’avais fait donation de toute notre fortune, je me demande à qui, je serais restée dans la misère avec les enfants. »

Un triste personnage va jouer dans cette tragédie un rôle capital et envenimer les disputes jusqu’à les rendre irréparables : Vladimir Grigorievitch Tchertkov. Il surgit vers 1883 dans la vie des Tolstoï. Ancien officier, il se fait, comme beaucoup d’autres à la même époque, un ardent disciple de Tolstoï. Mais il n’a ni la souplesse de pensée ni les doutes du grand écrivain. C’est un homme sectaire, « peu intelligent, rusé et pas bon du tout », dira Sonia, « le mauvais génie de Léon » ; il a capté sa confiance en flattant sa vanité et en entretenant le culte du grand homme. Entre Tchertkov et Sonia, la guerre est ouverte. Plus elle s’efforce de ramener son mari dans les chemins de la création romanesque et artistique, plus Tchertkov tente de l’enfermer dans son rôle de guide spirituel.