Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
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Tōkyō (suite)

La musique et le théâtre expriment la même vie foisonnante, la première surtout. Les grands compositeurs actuels du Japon vivent à Tōkyō comme aussi les virtuoses les plus fameux. La plus grande salle de concert est celle de la Radio nationale (4 000 places), suivie de celle d’Ueno, mais plusieurs ont encore de 1 000 à 2 000 places, et une dizaine de 500 à 1 000. Les grandes maisons de disques (King, Sony, Tōshiba, etc.) fabriquent et vendent toutes sortes d’enregistrements, et la foule des mélomanes dépasse toujours l’offre des places de concert.

Tōkyō est enfin la capitale littéraire du Japon. De puissantes maisons d’édition et d’innombrables plus petites publient chaque jour une centaine d’ouvrages dont une bonne part traduits de l’étranger. Deux grandes librairies, véritables grands magasins du livre (Maruzen et Kinokuniya) vendent dans leur langue les ouvrages de tous les pays occidentaux. Les universités et les deux grandes écoles de français spécialisées (Institut franco-japonais et Athénée français : de 4 000 à 5 000 élèves chacun) font connaître notre langue et notre culture à de nombreux étudiants ou employés (grâce aux cours du soir).

À l’échelle du Japon, Tōkyō est ainsi le phénomène géographique majeur, et la rapidité de sa croissance pose des problèmes d’une ampleur nationale aux planificateurs. Le tiers des Japonais se groupe déjà dans un rayon de 100 km autour du palais impérial, et la mégalopolis qui, sur 1 000 km environ, serre ses usines, ses centres régionaux et ses grands ensembles sur le rivage du Pacifique et de la mer du Japon jusqu’à Kyūshū n’est que le corps de cette énorme tête. Sur le plan asiatique, Tōkyō demeure la plus grande cité, la seule aussi où se voient véritablement alliées, sinon fondues, les cultures traditionnelle et occidentale. Sur le plan mondial, enfin, Tōkyō partage avec New York le douteux honneur d’être la plus grande masse urbaine. Cette énormité même, sa croissance désordonnée, la double civilisation sur laquelle elle repose en rendent l’approche difficile et l’harmonisation future, problématique.

J. P.-M.

➙ Honshū / Japon / Yokohama.


L’art à Tōkyō

Si Tōkyō n’a qu’une brève histoire en tant que métropole, cela ne doit pas faire oublier qu’elle est sise dans la plaine du Musashi, où, en 1877, fut identifié le premier amas de coquillages (kaizuka) appartenant à la phase ancienne de la culture Jōmon (Néolithique japonais). Yayoi, quartier de Tōkyō, donne son nom au chalcolithique japonais par un vase de cette culture qui y fut découvert. Par la suite, la cour du Yamato semble y avoir étendu son pouvoir, comme en témoignent les grandes sépultures (kofun) conservées dans le district de la capitale.

Mais il faut attendre l’arrivée de Ieyasu*, en 1590, pour voir la ville s’esquisser. Des temples s’installent, tel le Zōjō-ji, construit en 1596, dont on voit toujours le beau portail de bois peint en rouge. Le palais shōgunal, sur le site de l’actuel palais impérial, se construit de 1592 à 1614. Belle et vaste demeure, il comporte alors 19 tours aux angles des remparts et, dominant toutes les enceintes, la résidence du maître aux salles ornées des peintures de Kanō Mitsunobu (v. 1561-1608) et de Kanō Takanobu (1571-1618).

Kyōto* n’en reste pas moins la capitale des arts. Edo, ville neuve, n’a pas de traditions culturelles. La première discipline artistique à s’installer à Edo est la peinture traditionnelle, représentée par l’école des Kanō*. Sous la direction des trois fils de Takanobu, Tanyū (1602-1674), Naonobu (1607-1650) et Yasunobu (1613-1685), les Kanō prennent la tête de l’atelier, devenu l’académie officielle du nouveau shōgunat d’Edo. Génération après génération, les Kanō vont continuer de fournir des peintres à l’académie shōgunale et de jouir d’un véritable monopole. Les peintres ont désormais leur place dans la société d’Edo : c’est un prélude à l’ukiyo-e*.

Car si un art appartient en propre à Edo, c’est bien la peinture d’ukiyo-e, née à la fin du xvie s. de la peinture de genre. Tout d’abord destinée aux hautes classes de la société, elle est adaptée par la suite aux goûts d’une nouvelle classe de citadins, dont les moins aisés se contenteront d’estampes peu coûteuses. Le terme ukiyo-e désigne toute représentation de la vie contemporaine, peinte ou imprimée.

Peu à peu, la stabilisation politique permet à Edo de créer son monde, ses coutumes, sa culture. Ses riches marchands vont au théâtre de kabuki et trouvent l’occasion de dépenser sans compter dans le quartier de Yoshiwara, dont les centaines de courtisanes attirent aussi nombre d’artistes en veine d’inspiration. On publie des guides illustrés d’Edo et du Yoshiwara, et c’est dans ce milieu d’illustrateurs qu’apparaît Hishikawa Moronobu*, en qui l’on voit l’initiateur de l’estampe séparée. Hanabusa Itchō (1652-1724) et Kaigetsudō Ando, autres peintres d’ukiyo-e, reflètent bien la liberté d’esprit et le raffinement des milieux bourgeois de l’époque.

La seconde moitié du xviiie s. voit à Edo le développement de tous les arts appliqués venus de Kyōtō (travail des métaux, du laque, de l’ivoire, des tissus) et celui de l’édition des romans populaires en petits livres illustrés. C’est l’âge d’or de l’estampe, avec Torii Kiyonaga (1752-1815), Sharaku*, Kitagawa Utamaro*. Ce dernier nous montre aussi bien les courtisanes du Yoshiwara que les tisserandes, paysannes, pêcheuses de coquillages... Hokusai* représente volontiers le petit peuple et la ville elle-même. Quant à Hiroshige*, il sera l’illustrateur de la capitale shōgunale en transformation : par ses séries, les « Cent Vues d’Edo », les « Sites célèbres d’Edo », les « Huit Vues des environs d’Edo », nous connaissons les sites, les monuments, les habitants. Parallèlement, Tani Bunchō (1763-1842) tente une synthèse entre l’art traditionnel et les nouveaux courants de la peinture lettrée venus de Chine.