Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
T

toccata (suite)

Dédaignée par Mozart, sous l’influence de son rival Muzio Clementi* (toccata en si bémol pour piano) et de ses disciples, elle devient une page didactique en forme d’étude, destinée à vaincre l’une ou l’autre des multiples difficultés du piano, que l’on découvre avec passion. C’est, par exemple, l’étude du toucher, lorsqu’un chant suivi s’imbrique dans des traits exécutés aux deux mains (32 exercices en forme de toccata de l’élève de Mozart, Francesco Pollini), ou encore le travail des tierces et des sixtes enchaînées (toccata en ut op. 92, de Karl Czerny). On peut, néanmoins, déplorer que la finalité technique de ces œuvres, pauvres de réelle valeur musicale, en assèche quelque peu le contenu.

Mais, sous l’impulsion des grands pianistes romantiques, se réalisera l’équilibre synthétique de cette forme maintenant ambivalente ou des formes qu’on peut lui associer (un exemple parmi d’autres, le rondo final de la sonate pour piano en ut op. 24, de C. M. von Weber*). Ainsi, la juvénile toccata en ut pour piano de Schumann* (1830), avec ses deux thèmes, est-elle une page particulièrement habitée, bien qu’intégralement sous-tendue par la virtuosité.

Après cette œuvre grandiose, la toccata, à quelques exceptions près, disparaît de la littérature du clavier, pour réapparaître à la fin du siècle chez les pianistes (toccata en fa dièse op. 72 [1884] et 6e étude « en forme de toccata » du deuxième recueil d’études pour piano [1909] de Camille Saint-Saëns*) et surtout chez les organistes, dont elle devient l’apanage. Il faut dire qu’en cette période charnière ceux-ci touchent de somptueux instruments, propres à servir aisément la désormais brillante toccata. D’inégale valeur sont les toccatas de A. P. F. Boëly, de M. Reger, de Théodore Dubois, de Eugène Gigout, de Léon Boëllmann, de C. M. Widor, de L. Vierne, de Léonce de Saint-Martin, de Marcel Dupré, etc. Parallèlement, les grands compositeurs français du début de ce siècle donnent heureusement à cette forme quelques beaux fleurons qu’ils dédient au piano. Poétisée, la toccata, construite sur un ou deux thèmes, tout en gardant son caractère de « perpetuum mobile », retrouve son aspect premier de liberté et d’improvisation (Debussy, Pour le piano, 1901 ; Honegger, Toccata et variations, 1916 ; Ravel, le Tombeau de Couperin, 1917 ; Poulenc, Trois Pièces pour piano, 1928). C’est un staccato obstiné et rapide qui sous-tend intégralement la décorative toccata pour piano de Prokofiev (1912), colorée d’un langage harmonique profondément personnel.

Sous la désignation de toccatina ou de toccatella apparurent au long des xixe et xxe s. des compositions peu élaborées et techniquement très abordables, mais, cependant, débitrices de la grande forme qu’est la toccata.

P. G.

Tocqueville (Alexis de)

Homme politique et écrivain français (Paris 1805 - Cannes 1859).


Charles Alexis Henri Clérel de Tocqueville fait ses études à Metz, où son père est préfet (1817-1823), puis à Paris à l’École de droit. Juge auditeur (1827), puis juge adjoint (1830) au tribunal de Versailles, il se lie intimement à un jeune substitut, Gustave de Beaumont, avec qui, en 1831, il se rend aux États-Unis d’Amérique. Le but officiel de ce voyage est l’étude du système pénitentiaire américain ; sans le perdre de vue, Tocqueville, dont le sens politique et l’intuition psychologique sont déjà très aiguisés, observe intensément le mécanisme institutionnel de la grande république américaine. De retour en France, il publie avec de Beaumont Du système pénitentiaire aux États-Unis et de son application en France (1832), où, sous le libéral qu’il est, apparaît l’homme d’ordre, défenseur de la société contre les « méchants ». Tocqueville se prononce en effet en faveur du régime dit « de Philadelphie », consistant à isoler complètement le condamné.

Cependant, son ami Beaumont ayant été destitué en des circonstances obscures et, en somme, par le « fait du prince », Tocqueville, que révolte cette atteinte à la liberté et à l’honneur de la magistrature, démissionne (avr. 1832). Durant deux ans, dans la retraite du château de Tocqueville, il met au point l’ouvrage qui fondera sa réputation, De la démocratie en Amérique ; les deux premiers volumes paraissent en 1835, la dernière partie en 1840. Le succès est énorme ; il vaut à l’auteur, en 1838, le prix Montyon et l’élection à l’Académie des sciences morales et politiques ainsi que, en 1841, l’entrée à l’Académie française.

De ce livre, on a pu dire, en effet, qu’il est, avec le Capital de Karl Marx, l’ouvrage politique le plus important du xixe s. « Aristocrate par nature, égalitaire par relations », Tocqueville avait été fasciné par les États-Unis, où il « avait vu fonctionner en chair et en os une société dans laquelle cette vénération pour la liberté, dont la préservation lui tenait tant à cœur, était largement répandue, bien que l’égalité y fût plus complètement réalisée que dans n’importe quel pays d’Europe » (H. J. Laski). En une langue admirable, à la fois sobre et passionnée, Tocqueville refait, à partir des Américains, ce que Montesquieu avait fait à partir des Romains : il élève, à trente ans, un impérissable « monument » sociologique. Royer-Collard pourra dire sans paraître excessif : « Depuis Montesquieu, je n’ai rien lu de pareil. » De la démocratie en Amérique est un ouvrage clinique, mais aussi un ouvrage optimiste, l’exemple américain apparaissant à l’auteur comme le modèle qui, à la longue, s’imposera à un monde marqué par les excès des ploutocraties et des aristocraties.

En 1833 et 1835, Tocqueville visite l’Angleterre : il y épouse miss Motley. Après un premier échec en 1837, il est élu en 1839 député de Valognes. À la Chambre, il garde une attitude indépendante, mais siège dans l’opposition, se montrant partisan de toutes les libertés. Médiocre orateur, il travaille au sein des commissions qui sont chargées des problèmes de l’esclavage, du régime colonial et du régime des prisons. Il appuie son argumentation en de nombreux articles où il aborde aussi des problèmes commerciaux (libre-échange), administratifs (décentralisation) et sociaux (prolétariat industriel). Son rapport parlementaire sur la réorganisation et la réforme du régime pénitentiaire influence efficacement une législation restée embryonnaire (1843). Deux voyages en Algérie (1841, 1846) l’aident à définir les principes de la colonisation.