Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
T

Tirpitz (Alfred von) (suite)

Ayant recouvré sa liberté, le grand amiral se lance alors dans l’action politique en engageant une vaste campagne d’orateurs itinérants pour enflammer l’opinion sur la reprise de la guerre sous-marine, qui interviendra au début de 1917. À l’automne de cette même année, Tirpitz sera l’un des créateurs du Deutsche Vaterlandspartei (parti de la patrie), dont le manifeste tapageur a des accents — tel le slogan Deutschland erwache (« Allemagne réveille-toi ! ») — qui seront repris quinze ans plus tard par Hitler. Après la guerre, Tirpitz écrit deux volumes de Mémoires publiés en 1924 et 1926 sous les titres de Erinnerungen (Souvenirs) et Politische Dokumente (Documents politiques). Âgé de soixante-quinze ans, il siège encore au Reichstag de 1924 à 1928 sur les bancs de la droite nationaliste, puis, renonçant à toute activité, se retire en Bavière, où il mourra deux ans plus tard. Son nom sera donné en 1939 à l’un des cuirassés les plus modernes de la flotte du IIIe Reich (35 000 tonnes), qui sera coulé par la Royal Air Force en mer du Nord le 12 novembre 1944.

P. D.

➙ Guerre mondiale (Première).

Tirso de Molina

De son vrai nom Gabriel Téllez, auteur dramatique espagnol (? v. 1581 - Almazán 1648).


Le plus grand dramaturge espagnol du xviie s. après Calderón et Lope de Vega, Tirso demeure à jamais dans l’histoire de la culture européenne comme l’inventeur du mythe de Don Juan.

Sa naissance reste obscure ; on l’a dit bâtard d’un grand d’Espagne. À le lire, on lui croirait volontiers des affinités avec le Portugal et la Galice. En 1600, il relève de l’ordre religieux de la Merci ; un an plus tard, il y fait profession. En 1604, il réside à Tolède et, au couvent, rencontre le père Alonso Remón, qui écrivait pour le théâtre. Peu après, il est fait mention de lui comme « auteur de comédies ». Sans doute fréquente-t-il alors les « académies », salons littéraires où les amateurs font assaut de bel esprit et se lisent l’un à l’autre des poèmes de circonstance, frivoles ou satiriques, plus ingénieux que profonds. On a coutume d’y porter des noms d’emprunt et qui correspondent aux masques ou aux rôles choisis. Le mercédaire Gabriel Téllez se déguise sous le pseudonyme burlesque d’un grossier paysan, Gil Berrugo de Texares, ou bien sous celui d’un berger raffiné, « Thyrse du Moulin », emprunté à l’églogue pastorale. En 1616, il part pour les Antilles et prêche pendant deux ans à Saint-Domingue. À son retour, il porte le titre de définiteur général de l’ordre, s’installe à Tolède, écrit de nombreux ouvrages dramatiques, mais aussi des nouvelles, enchaînées les unes aux autres à la manière des Italiens : les Cigarrales de Toledo (1621 ou 1624?). Cigarrales, ainsi nomme-t-on les belles demeures situées sur les rives agrestes du Tage. Là, l’élite intellectuelle de la cité se raconte des « cas » curieux et bien trouvés, des aventures galantes imaginaires, entend et même commente la dernière comédie de l’un des hôtes, par exemple El Vergonzoso en Palacio (le Timide à la Cour) de Tirso de Molina.

La langue peu farouche, l’esprit mordant et l’imagination hardie du mercédaire lui valent le succès dans les corrales, les cours de théâtre, de Madrid. Or, les ennemis de la comédie, surtout les clercs de la vieille tradition, effarouchés par les mœurs de la jeune capitale, attribuent aux auteurs et aux comédiens la dépravation des mœurs, cause des malheurs publics. Une « junta de reformación », commission pour le redressement moral, s’en prend en 1625 au moine dramaturge. Elle invite le nonce ou le provincial de l’ordre de la Merci à le bannir dans un couvent lointain et à lui interdire sous peine d’excommunication d’écrire des comédies et autres vers profanes. Or, le religieux Gabriel Téllez tenait la comédie subtilement édifiante, représentée devant le public mêlé et jeune des corrales, pour plus efficace que le sermon amphigourique à la mode qui s’adressait aux fidèles rassis des églises les jours fériés. Peut-être aussi certains milieux politiques supportaient-ils mal le franc-parler du mercédaire, donneur impertinent de conseils au jeune roi (La prudencia en la mujer) et censeur sournois des favoris (Próspera fortuna de don Álvaro de Luna, qui constitue la première partie de Adversa fortuna de Ruy López Dávalos).

Le blâme de cette commission sans pouvoirs n’affecta pas la carrière ecclésiastique de frère Gabriel Téllez ni l’activité littéraire de Tirso de Molina. De 1626 à 1629, il est commandeur du couvent de Trujillo, en Estrémadure, la patrie de Pizarro, ce conquistador bâtard (à qui il consacre une trilogie dramatique). De retour à Tolède, il écrit un recueil de nouvelles pieuses, Deleitar aprovechando (l’Utile et l’agréable), qu’il signe en 1632 et publie en 1635. En 1632, il est nommé définiteur de la province de Castille et chroniqueur général de l’ordre ; en 1636, maître (en matière doctrinale). Voué désormais aux tâches du couvent, il se borne à mettre au point soixante de ses comédies pour la publication. Elles paraissent en cinq partes, qui s’échelonnent entre 1627 et 1636. Échaudé et prudent, il met l’édition du deuxième et du troisième volume au compte d’un neveu, probablement imaginaire, et il attribue à des auteurs non nommés certaines pièces, dont un chef-d’œuvre, El condenado por desconfiado (le Damné par manque de foi). C’était une façon de mettre une nouvelle distance entre le père Téllez et Tirso de Molina, l’auteur comique, comme si le pseudonyme ne suffisait pas.

En 1630, il avait écrit en vers son Acto de contrición. En 1639 ou 1640, il donne l’Historia general de la orden de la Merced. En 1640, il publie la Vida de la santa Madre doña María de Cervellón. Mais ses adversaires à l’intérieur de l’ordre ne désarment pas : il est exilé à Cuenca. En 1645, on le trouve à Soria, commandeur du couvent. Il meurt à Almazán en 1648.