Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
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théologie orthodoxe (suite)

La relève russe

C’est principalement en Russie et dans les pays slaves ou roumains qui ont le plus directement reçu l’influence russe qu’il faut chercher, depuis le milieu du xixe s., les expressions les plus marquantes et les plus originales de la théologie orthodoxe. Longtemps dominée par les influences latinisantes, catholiques ou protestantes, la théologie orthodoxe russe plongera ses racines dans le renouveau monastique athonite du xviiie s. Dès 1793, la traduction slavonne de la Philocalie est publiée à Moscou ; elle rencontrera l’élan spirituel dont témoignent saint Tikhon de Zadonsk (1724-1783), évêque de Voronej, et surtout saint Séraphin de Sarov (1759-1833), initiateur de la lignée des starets (anciens) de l’ermitage d’Optino. C’est dans ce milieu que se préparera la traduction russe, considérablement enrichie, de la Philocalie par l’évêque Théophane le Reclus (1815-1894) et celle des grandes œuvres de la littérature patristique. C’est encore de ce même milieu que jaillit un puissant mouvement missionnaire dont le principal instigateur est l’archimandrite Macaire (1792-1847), et le représentant le plus qualifié l’évêque du Kamtchatka et des Aléoutiennes, Innocent (Jean Veniaminov, 1797-1879). Sur le plan plus proprement théologique, il faut reconnaître un rôle d’initiateur au métropolite de Moscou Philarète Drozolov (1783-1867), promoteur des traductions russes de la Bible et des Pères, familier de la pensée de saint Grégoire de Nazianze (le Théologien). Si les premières éditions de son Catéchisme (1823 et 1827) portent encore la marque d’influences luthériennes, les éditions suivantes témoignent de son progrès dans la reconnaissance de la tradition patristique, conformément à l’orientation préconisée depuis 1836 par le procureur du saint-synode, le comte Nicolas Protassov, promoteur de ce qu’on a appelé l’école historique. Ses représentants les plus notables, à côté du très classique Macaire Boulgakov (1816-1882), métropolite de Moscou, sont l’archevêque de Tchernigov, Philarète Goumilievski (1805-1866), et Vassili Vassilievitch Bolotov (1854-1900), dont les Thèses sur le « Filioque » renouvellent pour une large part la problématique habituelle de l’orthodoxie sur cette question controversée.

Mais le facteur le plus puissant de rénovation théologique devait se manifester au sein du groupe des « Slavophiles », fondé par Ivan Vassilievitch Kireïevski (1806-1856) et dont Alekseï Stepanovitcli Khomiakov (1804-1860) est le théologien par excellence. Après lui, Vladimir Sergueïevitch Solovev (1853-1900) développera ses vues dans les perspectives du « théandrisme » et de la « sophiologie », intégrant plus fortement encore des éléments venus de Schelling et de courants gnostiques. Cette ligne de pensée sera poursuivie par le philosophe Nicolas Berdiaev (1874-1948) et le père théologien Serge Boulgakov (1871-1944), qui la feront mieux connaître de l’Occident. Le courant plus directement rattaché aux méthodes de l’école historique, après s’être employé principalement à faire connaître les œuvres et la pensée des Pères de l’Église, proposera avec le P. Georges Florovsky (né en 1893) une synthèse théologique qu’on a pu qualifier de néo-patristique ou néo-traditionaliste dans la ligne de l’« hellénisme christianisé ». Les deux courants concerteront dans la diaspora russe, notamment au sein de l’Institut orthodoxe Saint-Serge de Paris (1925).

Le théologien le plus original devait en être le P. Nicolas Afanasieff (1893-1966), dont les conceptions ecclésiologiques, mettant au premier plan comme élément constitutif de l’Église l’assemblée eucharistique, devaient retenir l’attention du concile Vatican II. Le meilleur de cette tradition devait être largement diffusé en Occident par l’enseignement et les écrits d’un théologien laïque, Paul Evdokimov (1891-1970).


Lignes essentielles de la théologie orthodoxe

Au travers de l’histoire complexe dont on n’a pu que marquer quelques jalons, il est possible de discerner des traits caractéristiques qui différencient profondément la théologie orthodoxe de celle qui s’est constituée dans l’Occident latin — surtout à partir du xiie s. — sous une forme scolaire (scolastique), dans laquelle l’orthodoxie ne s’est jamais reconnue.


Doxologie et liturgie

À la rigueur logique d’un discours conceptuel, la tradition orthodoxe a toujours préféré le témoignage d’une expérience de la foi s’exprimant si possible sous forme lyrique, au travers d’images et de symboles reçus de l’Écriture et de la tradition patristique. Pour l’orthodoxie, le « lieu théologique » par excellence est l’assemblée liturgique et surtout l’assemblée eucharistique, qui vit la réalisation du « mystère du salut » en même temps qu’elle le célèbre, expérimentant une anticipation de la suprême manifestation du Christ (parousie), ou, selon l’expression du P. Serge Boulgakov, le « ciel sur la terre ».


Mystère incommunicable de Dieu et divinisation de l’homme

D’une part, la théologie orthodoxe n’a cessé d’affirmer la transcendance absolue et inexprimable d’un Dieu que nul œil de créature ne peut voir et nulle langue dénommer (théologie apophatique) ; mais d’autre part, avec toute la tradition chrétienne depuis saint Irénée*, elle tient que, dans le Christ, « Dieu est devenu homme afin que l’homme devienne dieu » (divinisation). C’est pour résoudre cette aporie que Grégoire Palamas a élaboré sa théorie de la distinction, en Dieu, de l’essence et des « énergies », théorie que l’orthodoxie a canonisée malgré les graves objections qu’on peut lui opposer. Présentées au titre d’une logique de l’argumentation, ces objections ne sauraient prévaloir — au regard d’une pensée foncièrement existentielle — sur l’expérience de vie dont le moine demeure le type et l’idéal de référence : parfaitement unifié (monachos) par la conformité de sa libre volonté au vouloir divin, à l’exemple du Christ, selon l’enseignement de saint Maxime le Confesseur, représentant sans doute le plus accompli et le plus équilibré de la théologie orthodoxe.