Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
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Thèbes (suite)

La rive gauche, domaine de l’Ouest et des défunts, se couvre elle aussi de monuments grandioses durant le Nouvel Empire. Les Pharaons ont choisi de s’y faire enterrer dans des galeries creusées au flanc d’une montagne désertique couronnée par une sorte de pyramide naturelle, la Cime thébaine. Outre les tombeaux eux-mêmes, les complexes funéraires comportent un temple au bord de la vallée, à la limite des cultures et du désert. Les célèbres « colosses de Memnon » sont les seuls témoignages qui subsistent du temple funéraire d’Aménophis III. Dans l’immense cirque naturel du Deir el-Bahari, le monument de la reine Hatshepsout, étage sur plusieurs terrasses superposées, présente un souci remarquable d’harmonie architecturale. Le Ramesseum, élevé pour Ramsès II*, bien que très ruiné, frappe encore l’imagination deux mille ans après la description emphatique qu’en fit Diodore de Sicile sous le nom de « tombeau d’Osymandyas » (ier s. av. J.-C.). Sur ses parois encore debout, on lit les récits des victoires de ce grand roi conquérant, ceux en particulier de la bataille de Kadesh, qui resta longtemps indécise entre Égyptiens et Hittites. Médinet Habou, construit pour Ramsès III, est en revanche bien conservé ; ses parois sont décorées, entre autres, par les exploits des Égyptiens contre les Peuples de la mer, qui, au début du xiie s. av. J.-C., parviennent jusqu’au Delta ; ce sont là les premières grandes batailles navales de l’histoire.

Les tombes-hypogées des Pharaons sont groupées dans la « Vallée des Rois ». Par un cheminement de couloirs et de salles aux murs décorés de reliefs peints (scènes théologiques et textes destinés à assurer la survie du pharaon), on parvenait jusqu’à la chambre funéraire. Une tombe a échappé aux pillages organisés dès l’Antiquité dans la nécropole, celle de Toutankhamon* ; découverte en 1922, elle a livré un trésor fabuleux au nom de ce roi mort jeune dans une période troublée de l’histoire égyptienne. Quel luxe inouï devait être celui des tombes des grands pharaons triomphants du Nouvel Empire !

Plus simples, mais combien émouvantes, sont les sépultures dites « des nobles », fonctionnaires du pharaon enterrés à proximité, dans les nécropoles civiles de Dra Abou el-Naga, de l’Assassif ou de Khokhah. Ce sont des hypogées également ; les parois sont souvent peintes sur enduit, quand la roche était trop friable pour supporter une sculpture. Resurgit ainsi devant nous la vie quotidienne des classes aisées de la société du Nouvel Empire : le défunt, paré de beaux vêtements de lin plissé, en compagnie de son épouse et des enfants, assiste aux travaux des champs, reçoit ses amis au cours de fêtes joyeuses où parfois un harpiste aveugle tient à rappeler la fatalité de l’existence humaine.

À Deir el-Medineh, site caché dans un repli de la montagne thébaine, l’archéologue B. Bruyère a dégagé les tombes, particulièrement charmantes dans leur simplicité, des ouvriers de la nécropole royale. On les faisait vivre à l’écart pour éviter que ne soient divulgués les secrets et les plans des tombes pharaoniques. Leurs maisons, leurs archives permettent de connaître les travaux et les jours de ce monde d’artisans d’il y a plus de trois mille ans.

Pressentant sans doute le danger que constituait l’enrichissement incessant d’Amon et de son clergé, le pharaon Aménophis IV* (1372-1354 av. J.-C.) impose un dieu unique, Aton, le « disque solaire ». Détruisant systématiquement les témoignages amoniens dans l’empire égyptien, il transfère sa capitale sur le site de l’actuel Amarna*, en Moyenne-Égypte. L’éclipsé de Thèbes dure une vingtaine d’années. Toutankhamon revient très vite à l’orthodoxie et s’installe de nouveau à Thèbes. Le clergé d’Amon, par l’intermédiaire du « domaine d’Amon », qui couvre une superficie considérable, continue à accroître sa puissance et ses richesses. La fin du Nouvel Empire coïncide avec la prise du pouvoir à Thèbes du grand prêtre d’Amon, Herihor, qui devint pharaon (v. 1085 av. J.-C.).

Mais, dès lors, le centre de gravité de l’Empire quitte la région thébaine pour le Delta, plus proche de la Méditerranée et de l’Asie. L’Égypte doit faire face aux invasions, puis au développement du commerce international. Si Thèbes voit son rôle politique décroître, son importance religieuse persiste grâce à l’institution des Divines Adoratrices, épouses du dieu Amon ; peu à peu s’affirme cependant la gloire d’Osiris, qui a su triompher de la mort et règne sur l’au-delà.

Par-delà la Méditerranée, la renommée de Thèbes atteint Homère, qui chante la « Thèbes aux cent portes ». Mais le sac de la ville par les troupes de l’Assyrien Assour-bân-apli (Assourbanipal), vers 663 av. J.-C., a un retentissement considérable ; il laissera un souvenir vivace dans la Bible, où la splendeur de la ville par excellence est comparée à celle de Ninive. Pillée et incendiée de nouveau par Cambyse II (525 av. J.-C.), elle subit en 27 av. J.-C. un tremblement de terre qui détruit bon nombre de ses monuments restés debout. Elle joue encore un certain rôle à l’époque romaine, où des camps militaires (castra), installés près du temple, donnèrent son nom à Louqsor par l’intermédiaire de l’arabe al-Qaṣr. En 140 de notre ère, Thèbes figure comme métropole du nome sur les tables de Ptolémée, sous le nom de Diospolis Magna. Peu après, les Coptes s’installent dans les ruines ; ils contribuent à la dégradation des monuments en détruisant les bas-reliefs dont la vue leur est intolérable ou en les surchargeant de graffiti chrétiens. Thèbes tout entière sera la proie des carriers et des chaufourniers avant de devenir celle des pilleurs d’antiquités au xixe s. Bon nombre de fragments de ses monuments font la gloire des musées européens, ils permettent d’y admirer l’art délicat et raffiné où excellaient les artistes thébains du Nouvel Empire.

J. L.

➙ Égypte [l’art de l’Égypte ancienne] / Moyen Empire / Nouvel Empire.