Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
T

théâtre (suite)

Les vecteurs de l’imaginaire

Alors que le théâtre occidental semblait progresser dans une sorte de géométrie plane sur la ligne et selon la marche du temps, par une soudaine mutation, ses développements actuels se situent dans l’espace, bouleversent les schémas, introduisent des rythmes nouveaux dont certains sont explosifs. À ce propos, on doit noter l’influence déterminante de grands auteurs étrangers : l’action en termite d’A. Strindberg*, le pointillisme d’A. Tchekhov, L. Pirandello et B. Brecht, qui ajoutent un postulat — la vraie pièce se déroule non sur la scène, mais dans l’imagination du spectateur. Sans doute peut-on situer l’origine de cette prise de conscience, l’invention du flash-back par Elmer Rice (né en 1892) dans sa pièce On Trial (New York, 1914), procédé qui devait faire fortune tant au théâtre qu’au cinéma comme le remarque Jean Anouilh : « Ce qu’on a pu en voir des retours en arrière depuis trente ans ! Une littérature de crabes. J’en ai abusé, d’ailleurs, comme les autres » (la Grotte).

Alors, l’auditoire rétablit mentalement l’ordre chronologique ; prévenu de ce qui arrivera, il peut vivre le futur au passé. De nouveaux rapports s’établissent, ce qui se déroule sur la scène cesse d’être à proprement parler la pièce pour devenir le signe de la pièce. Avec le progrès sans cesse accéléré, le signe, d’abord étroitement lié à la chose signifiée, s’en éloigne de plus en plus : on demande au spectateur parfois de « décrypter ». Un demi-siècle après les excès du surréalisme, le théâtre moderne redécouvre la multitude de vecteurs imaginaires qui plongent, certes, leurs racines dans le rêve, mais aussi et plus fréquemment dans le cauchemar, que la révolution « copernicienne » de G. Bachelard situait justement « avant le drame ». Peut-être rêve et cauchemar se lient-ils inéluctablement ; dans sa triste aventure du « dérèglement de tous les sens », le drogué paie son beau voyage de terribles souffrances mentales et physiques.

Bref, on s’approche dans le théâtre actuel de réaliser ces « songes humanoïdes qui hanteraient les nuits d’une machine IBM », riche formule de Fernando Arrabal qui outrepasse les fantaisies les plus surprenantes d’André Breton et les fantasmagories de ses disciples, qui donne une allure rassurante aux obsessions les plus échevelées d’Ionesco, auteur désormais classique d’anti-pièces constatant avec quelque inquiétude : « Voilà donc ce que veut dire avant-garde, un théâtre qui prépare un autre théâtre, définitif celui-là. »

P. G.


Lieu et espace théâtral


Introduction

Le mot théâtre désigne à la fois un lieu et un art. Originellement, théâtre vient du grec theatron, qui contient l’idée de « voir ». Ainsi, l’étymologie et le langage courant établissent un lien, valable à la fois pour le passé et le présent, entre :
— le fait de voir ;
— sur un certain espace et en un certain temps ;
— un ensemble original de manifestations.

Constituant le spectacle, ces manifestations réunissent tous les moyens d’expression artistique : littéraires, musicaux, chorégraphiques, picturaux et plastiques. Aux moyens mis en œuvre correspond l’emploi des techniques les plus diverses : certaines propres au jeu de l’acteur (techniques vocales, techniques gestuelles, techniques liées à la composition et à la projection du personnage), d’autres propres à la conception et à l’exécution des décors et des costumes, à la machinerie, à la lumière et aux sons.

Art indépendant et total, par le concours de ces moyens et de ces techniques, le théâtre peut aussi être considéré comme total par la diversité, l’universalité des thèmes (personnages, situations, actions) qu’il peut représenter : l’homme, le monde, sous leurs aspects les plus variés — physiques, psychologiques, sociologiques et métaphysiques.

Les brèves remarques qui précèdent permettent d’entrevoir les fonctions traditionnelles du lieu théâtral : assembler et abriter ; permettre à certains de présenter un spectacle ; à d’autres de le voir.

En outre, ce lieu, qui est un univers réel et construit a, en même temps, vocation de représenter toutes sortes d’univers imaginaires.

Un recensement des lieux utilisés actuellement pour le théâtre permet de distinguer :
— des lieux spécialement construits (par exemple, les théâtres antiques, grecs ou romains, les théâtres dits « à l’italienne ») ;
— des lieux spécialement choisis en raison de leurs caractères historiques, géographiques et de leurs qualités dramaturgiques (plein air, festivals) ;
— des lieux spécialement aménagés (gymnases, marchés, hangars) ;
— des lieux théâtralement improvisés (théâtre de rue).

À cette variété impressionnante de lieux utilisés correspond, depuis une vingtaine d’années, une intense réflexion théorique attestée par des projets d’architecture et des publications, ainsi que par des réunions nationales et internationales de spécialistes et la création d’organismes d’étude. Tributaires, dans une certaine mesure, de l’application aux moyens d’expression scénique des découvertes résultant des progrès de la science et de la technologie, ces expériences et ces réflexions s’inscrivent elles-mêmes parmi les multiples et profondes tentatives de réforme théâtrale des quatre-vingts dernières années, plus particulièrement à travers les recherches du Suisse Adolphe Appia et de l’Anglais Edward Gordon Craig, qui avaient placé, l’un et l’autre, au centre même de leur doctrine, la redécouverte des rapports réciproques qui lient espace, architecture et jeu dramatique.

Mais la complexité même de cet art a eu pour conséquence que les tentatives postérieures ont été menées, trop souvent, de façon fragmentaire et sans que soient établis des liens entre elles. Tout en admettant la spécificité artistique du théâtre, les auteurs des réformes proposées en matière d’architecture théâtrale, de mise en scène, de jeu, de décors, d’éclairage, de musique, n’ont pas suffisamment mis en lumière les rapports organiques que la pratique instaure nécessairement entre ces différents moyens d’expression.

C’est donc à travers le réseau de rapports établis par la pratique et la théorie liant ces différents moyens d’expression que l’évolution de la notion d’espace théâtral gagne à être exposée.