Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
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Thaïlande (suite)

Les arts

La Thaïlande doit autant à sa situation géographique qu’à son évolution historique l’originalité de son art. Rassemblant des écoles souvent fort diverses, celui-ci n’acquerra un caractère vraiment national qu’à la fin du xviiie s., grâce aux progrès d’une lente unification. La diversité des styles s’assortit d’ailleurs d’une relative unité, due à la constante prééminence de l’inspiration bouddhique et à la fidélité aux mêmes moyens d’expression (importance de l’art du bronze et du stuc). Traditionnellement, plusieurs écoles sont définies en fonction de données surtout historiques, mais aussi géographiques. Successives ou plus souvent contemporaines, ce sont : 1o l’école de Dvāravatī (env. viie-xie s.), de culture mône, largement représentée dans le bassin du Ménam ; 2o l’école de Śrīvijaya (env. viiie-xiiie s.), influencée par l’Indonésie, surtout présente dans la Thaïlande péninsulaire ; 3o l’école de Lopburi (env. viie-xive s.), d’inspiration khmère, propre aux provinces de l’Est ; 4o l’école de Sukhothai (fin du xiiie s.-xve s.), propre au royaume du même nom, mais dont l’influence sera considérable sur l’art bouddhique ; 5o l’école du Lan Na, dite aussi de Chieng Sèn (env. xiiie-xixe s.), particulière à l’ancien royaume du Nord, à l’originalité longtemps affirmée ; 6o l’école d’Ayuthia* (xive-xviiie s.), élaboration de l’art « national » à partir d’une synthèse des traditions antérieures ; 7o l’école de Bangkok* (fin du xviiie s. à nos jours), prolongement direct de l’école d’Ayuthia, lentement pénétrée d’influences occidentales. Si les trois premières de ces écoles constituent un groupe « pré-thaï », les quatre dernières, seules proprement « thaïes », ne renient nullement l’héritage du passé.


La préhistoire

Les importantes découvertes des dernières décennies ne permettent plus de la négliger. Sans entrer dans le détail d’une étude typologique de l’abondant matériel recueilli, l’originalité de la poterie néolithique doit être soulignée, et particulièrement la céramique de Ban Khao (prov. de Kanchanaburi), aux affinités longshanoïdes, datée d’environ 1800-1300 av. J.-C., et la céramique de Ban Chieng (prov. d’Udon Thani), peinte de motifs spirales ou géométriques, semblant précéder un âge du bronze encore imparfaitement daté.


Les écoles « pré-thaïes »

Des cultures néolithiques attardées, contemporaines du bronze et du fer, sont contemporaines aussi de la propagation des premières images bouddhiques et brahmaniques, relevant des traditions de l’Inde du Sud, et de l’apparition d’ateliers locaux dans le bassin du Ménam et le nord de la péninsule. La diversité des influences et des apports ne permettra, pourtant, la naissance d’un art original qu’au cours du viie s.


L’école de Dvāravatī

La désignation Dvāravatī est davantage utilisée pour définir un style particulier, d’inspiration essentiellement bouddhique et élaboré en milieu mon, que pour évoquer l’art d’une contrée bien délimitée dans l’espace et dans le temps. Il subsiste peu de chose des monuments, des stūpa surtout, révélés par des fouilles récentes (Nakhon Pathom, Ku Bua, U Thong...). Édifiés en briques liaisonnées à l’argile crue, avec une modénature sobre, leur décoration, avant tout figurative, était réalisée en stuc ou, plus rarement, en terre cuite. En sculpture, des images du Bouddha en pierre, en bronze, en stuc ou en terre cuite, assises « à l’indienne », parfois « à l’européenne » et, plus souvent, debout, dans une attitude frontale, sont, par leur geste, leur ajustement et leur esthétique, la grande invention de l’école. L’influence du type, considérable dans toute l’Indochine centrale et orientale, s’est perpétuée jusqu’à nos jours. Apparemment inconnues hors de l’ancienne Thaïlande, les Roues de la Loi caractérisent davantage encore l’art de Dvāravatī. Symbole de la doctrine et de l’enseignement du Bouddha, rappelant, par-delà les compositions de l’école indienne d’Amarāvatī, les plus anciens symboles bouddhiques (Pilier de Sārnāth), elles prenaient place, au sommet de piliers, à proximité des stūpa importants. Abondante et variée, la céramique de Dvāravatī n’est pas encore étudiée. Les bijoux, qui réservent une place importante aux parures d’étain, semblent avoir connu une assez large diffusion (delta du Mékong : Oc-èo).


L’école de Śrīvijaya

Liée à l’expansion du royaume indonésien de Śrīvijaya dans la Thaïlande péninsulaire au viiie s., l’école est caractérisée par son inspiration mahāyāniste et brahmaniste ainsi que, dans la sculpture, par la double influence de l’art de Nālandā (transmise par l’intermédiaire indonésien) et de l’art pallava. Les rares monuments de brique conservés (Chaiya : Pra Boromathat Chaiya, largement restauré ; Wat Keo...) utilisent les procédés de construction du Cambodge* et du Champa*, mais préservent en plan et en élévation les traditions de l’architecture de Java central. La statuaire est aussi remarquable par sa technique (grands Avalokiteśvara de bronze, idoles de Viṣṇu en pierre traitées en ronde bosse presque intégrale) que par des qualités esthétiques qui lui confèrent une position éminente dans l’art de l’Asie du Sud-Est. Assez largement répandue dans le bassin du Ménam, elle y témoigne d’un effort de propagation, longtemps insoupçonné et d’ailleurs peu durable, du brahmanisme et surtout du Mahāyāna. Dans la péninsule, l’iconographie et, à un degré moindre, l’architecture de Śrīvijaya ont exercé une influence profonde et durable.


L’école de Lopburi

On l’a d’abord considérée comme liée à l’expansion khmère dans la région de Lopburi à partir du xie s. Mais les découvertes récentes révèlent que, dans les provinces orientales, un art original (spécialement statuaire), proche de celui du Cambodge, mais dominé par la prépondérance de la commande bouddhique (souvent mahāyānique), s’est développé très tôt, donnant dans l’art du bronze de remarquables chefs-d’œuvre aux viii-ixe s. L’école a aussi persisté bien au-delà du milieu du xiiie s., qui marque le recul de l’influence d’Angkor*. La sculpture évoluera alors dans deux directions, soit qu’elle perpétue la tradition khmère du style du Bàyon, soit que, revivifiée par des influences nouvelles, elle ménage le passage de l’art khmérisant à l’art thaï d’U Thong et d’Ayuthia. Si les monuments paraissent largement tributaires de l’architecture angkorienne, c’est à Lopburi même (Wat Pra Ratana Si Mahathat) que semble naître, aux xiiie-xive s., le prang, inspiré de la tour sanctuaire khmère, mais considérablement développé en hauteur. Il deviendra l’édifice caractéristique de l’art d’Ayuthia et de Bangkok. Sauf dans l’Est, où le grès était assez abondant, les conditions locales et la tradition ont conduit les ateliers à accorder au stuc une importance bien plus grande qu’au Cambodge.