Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
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Tertullien

En lat. Quintus Septimius Florens Tertullianus, apologiste et théologien (Carthage v. 155 - id. v. 222).


Né d’un père qui fut peut-être centurion de la cohorte proconsulaire, le rhéteur carthaginois représente avec un éclat exceptionnel le plus ancien christianisme de l’Afrique du Nord. Il exerçait avec succès le métier d’avocat à Rome, lorsque le spectacle de l’héroïsme des chrétiens, vilipendés par la foule et mis à la torture par les autorités civiles, entraîna sa propre conversion à la religion proscrite. On date cet événement vers 195. Tertullien décida de mettre toutes les ressources de sa formation juridique et de son tempérament passionné au service de ses compatriotes chrétiens de Carthage. Jusqu’à sa mort, il exerça un véritable magistère doctrinal au sein de cette communauté croyante, sans que l’on puisse conclure avec certitude qu’il ait été ordonné prêtre. Son élan, d’une intransigeance croissante, l’entraîna, vers 207, parmi les adeptes du montanisme, des fanatiques qui exaltaient les phénomènes de visions et de prophéties sous la seule autorité de l’Esprit, tout en se montrant d’une rigueur excessive au plan de la morale sexuelle. Enfin, Tertullien constitua une secte originale de « purs », nommés d’après son nom et destinés à se perpétuer pendant trois siècles. La date exacte de sa mort n’est pas connue : on suggère volontiers 222.

L’œuvre littéraire de Tertullien compte trente et un traités, riches, par leurs réminiscences, leurs arguments et leur prose inventive, de toute la culture rhétorique de ce temps. Les différents adversaires de la communauté chrétienne y sont fustigés sans demi-mesure, l’avocat Tertullien estimant qu’il ne faut jamais hésiter à détruire de fond en comble la position doctrinale d’un juif, d’un païen ou d’un hérétique. Les chrétiens eux-mêmes y sont jugés et rappelés à l’ordre avec une vigilance souvent sévère. Grâce à l’abondance de ses néologismes, à la frappe neuve de ses expressions, mais surtout par son assimilation profonde des plus vieilles versions latines de la Bible ou par ses propres traductions de la Bible des Septante, Tertullien enrichit la langue des chrétiens d’Occident comme plus jamais aucun auteur ne le fit après lui.

En 197, il commença par prendre la relève des apologistes grecs du iie s., avec une trilogie, faite d’une brève exhortation Aux païens (Ad nationes), d’un chef-d’œuvre de style et de dialectique intitulé Apologétique (Apologeticum), enfin d’un complément écrit un peu plus tard Sur le témoignage de l’âme (De testimonio animae). Soit qu’il démontre « aux païens » l’inconsistance de leur polythéisme et la fausseté de leurs accusations contre le groupe chrétien, soit qu’il revendique dans l’Apologétique une authentique liberté de religion ou qu’il invoque la reconnaissance spontanée du Créateur par l’âme humaine ouverte au vrai, Tertullien met partout en œuvre un sens profondément biblique de Dieu, aiguisé par le militantisme chrétien et transposé au domaine culturel de l’Empire. En 212, dans une lettre à Scapula (Ad Scapulam), proconsul d’Afrique, le courageux rhéteur réitérera ses protestations contre les sévices infligés aux chrétiens et son appel au droit fondamental de la liberté de conscience dans le choix d’une religion. Une dernière œuvre de ce genre, écrite avec beaucoup plus d’ampleur, selon la tradition des premiers apologistes, s’intitulera Contre les Juifs (Adversus Judaeos). L’argument des prophéties bibliques s’y trouve exploité en faveur du christianisme. Le dépassement des réalités religieuses du judaïsme est prôné au nom de l’interprétation spirituelle qui en est faite dans la doctrine chrétienne.

Tertullien fut un controversiste infatigable au plan doctrinal. Vers 200, il publia son traité-programme Sur la prescription des hérétiques (De praescriptione haereticorum), exposant les objections de principe au nom desquelles le juriste chrétien déclare irrecevable la prétention des hérésies à supplanter l’enseignement de la foi catholique. L’Église issue des Apôtres, étant la plus ancienne, est aussi la seule « à qui revient la propriété des Écritures ». Les hérétiques visés étaient tous teintés de gnosticisme. Aussi Tertullien annonce-t-il vers la fin de son traité une série de réfutations séparées des principaux chefs gnostiques*.

Le plus volumineux des traités du rhéteur est dirigé contre Marcion (Adversus Marcionem). Il reste notre source principale pour l’étude du marcionisme. En cinq livres, Tertullien dénonce les incohérences et les contradictions liées à l’opposition établie par Marcion entre le Dieu de l’Ancien Testament et celui du Nouveau. Un peintre carthaginois, partisan d’une certaine éternité de la matière, est visé dans le traité Contre Hermogène (Adversus Hermogenem). Tertullien saisit l’occasion pour développer la doctrine biblique et chrétienne de la création du monde matériel par Dieu. Sa verve satirique emplit le traité Contre les valentiniens (Adversus valentinianos), où sont repris les arguments d’Irénée* de Lyon, de Justin* de Rome et d’autres auteurs antignostiques. Pour répondre aux attaques d’une secte locale, Tertullien composa un traité, Sur le baptême (De baptismo), en vingt chapitres, remarquable par son analyse des symbolismes bibliques et l’abondance de ses précisions disciplinaires concernant le rite baptismal. Scorpiace ou Remède contre la piqûre du scorpion est le titre d’un petit traité qui défend le martyre contre les gnostiques portés à le dénigrer. Deux œuvres plus importantes, liées à tous égards, entreprennent de fournir une preuve irréfutable de la résurrection du corps selon les dogmes juif et chrétien ; il s’agit des traités Sur la chair du Christ (De carne Christi) et Sur la résurrection de la chair (De carnis resurrectione), dirigés à leur tour contre les principales sectes gnostiques ou leurs alliés chez les saducéens et les païens. Tout en exposant le contenu et le sens des textes bibliques sur ce thème, l’auteur fournit de nombreuses indications sur la méthode qu’il applique dans son exégèse de ces textes. Peu de temps après ces traités, vers 213, Tertullien rédigea une étonnante somme doctrinale, Contre Praxéas (Adversus Praxean), où il réunit les plus importants développements théologiques sur la notion de la Trinité divine jamais conçus par un chrétien avant la grande controverse arienne, consécutive au concile de Nicée (325). Dans aucun autre de ses écrits, le théologien carthaginois ne manifeste un sens de la catéchèse traditionnelle aussi plein d’audace spéculative. Toujours contre les doctrines gnostiques, mais davantage au niveau de leurs présupposés philosophiques, le long traité Sur l’âme (De anima) fonde l’enseignement chrétien sur la spiritualité, l’origine et l’immortalité de l’âme individuelle.