Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
T

technocratie (suite)

Il y a plus. La thèse de la toute-puissance des « hommes de l’État » repose sur un postulat implicite qui pourrait être exprimé de la manière suivante : toute diminution des pouvoirs du Parlement entraîne ipso facto l’accroissement de l’influence des technocrates. Cela revient à dire qu’au sein des instances supérieures de l’État, les ministres ne sont pas en mesure de faire prévaloir leur volonté — à supposer qu’ils en aient une — face aux points de vue exprimés par leurs conseillers, que ceux-ci appartiennent aux cabinets ministériels ou aux bureaux des administrations centrales.

La thèse de la subordination des membres du gouvernement à la « technostructure » n’est guère soutenable. Certes, il est vrai que les hommes politiques placés à la tête des départements ministériels se heurtent dans leur action quotidienne à des obstacles qui restreignent leur liberté d’action. Mais ce serait une erreur de croire que ces difficultés tiennent pour l’essentiel à la volonté des services administratifs de faire prévaloir leurs vues. On peut certes citer des cas d’insubordination de hauts fonctionnaires, mais les freins qui limitent l’action des ministres trouvent le plus souvent leur origine dans les structures mêmes de l’appareil étatique : centralisation des pouvoirs financiers aux mains du ministère des Finances, rigidité des pratiques en matière d’administration du personnel, etc. D’autre part, il ne faut pas l’oublier, bien des contraintes subies par les ministres sont dues à la force des organisations professionnelles ou syndicales, au poids des intérêts locaux, à la pression de l’opinion publique.

Les analyses qui précèdent montrent qu’il y a bien un problème de la technocratie en France. La présence des experts, ou prétendus tels, dans la plupart des rouages de l’État ne signifie pas, nous l’avons vu, qu’ils soient les maîtres réels de la France : sur les problèmes auxquels nous sommes confrontés, ce sont les hommes politiques qui ont le dernier mot, à condition bien entendu qu’ils en aient la volonté. Il n’en demeure pas moins que l’emprise, même apparente, des technocrates sur les centres de décision crée un déséquilibre psychologique dans notre société : elle provoque des attitudes de ressentiment et de frustration chez tous ceux qui n’appartiennent pas à la corporation des hauts fonctionnaires.

Une analyse plus poussée montrerait sans difficulté que le gouvernement scientifique est un mythe. Certes, la division croissante du travail intellectuel, la progression rapide du volume des connaissances et le recours général aux techniques modernes de traitement de l’information posent des problèmes chaque jour plus difficiles à ceux qui exercent les responsabilités suprêmes. Mais, s’il est transformé dans ses conditions d’exercice, l’art politique, au sens le plus traditionnel du mot, conserve sa primauté. Il est plus que jamais fondé sur la possession de qualités et la maîtrise d’aptitudes qui ont peu de chose à voir avec le raisonnement scientifique. Les hommes d’État qui dominent la scène mondiale à l’heure présente utilisent les acquis de la science et de la technique ; ils ne sont pas plus des savants que ne l’étaient Charles Quint, Napoléon ou Staline. Les vicissitudes qu’a connues l’expérience américaine de rationalisation de l’action gouvernementale montrent qu’aux échelons supérieurs du système politique l’ère du calcul scientifique n’est pas pour demain.

Certains milieux de la haute administration française n’en continuent pas moins à diffuser une littérature dont le scientisme, souvent naïf et superficiel, recouvre en fait un plaidoyer pro domo. Tout se passe en effet comme si la référence constante à la « technicité croissante des problèmes » et à l’utilité des méthodes modernes d’action (prospective, planification, informatique...) avait pour fin de prouver que la gestion des affaires publiques doit être réservée à un cercle étroit de mandarins. En ce sens, il y a bien une antinomie fondamentale entre la technocratie (c’est-à-dire le gouvernement de ceux qui savent) et la démocratie, qui reconnaît à tous, y compris aux non-initiés, le droit de participer effectivement aux choix collectifs.

Concluons. Les critiques et récriminations adressées aux technocrates sont bien souvent mythiques. Elles n’en sont pas moins le signe des difficultés qu’éprouve la société française à concilier les exigences de la société industrielle et ses aspirations à une démocratie réelle. La place tenue par les hauts fonctionnaires sur la scène publique n’est pas l’aboutissement d’une conspiration, pas plus que la diffusion du discours technocratique n’est le fait du hasard.

Elles sont l’une et l’autre la conséquence d’une organisation politique et sociale fondée sur l’hypertrophie d’une administration qui s’identifie volontiers à l’État et au bien commun. Elles reposent sur un système de valeurs qui, au nom de l’unité et de la raison, tend à vider de leur substance et de leur autonomie toutes les sociétés partielles : corps représentatifs, assemblées régionales et locales, entreprises de production, organismes à finalité sociale, culturelle et éducative. Or, il serait téméraire d’affirmer que la société française est fondamentalement opposée à cette tendance.

L’étatisme engendre la technocratie. Ce n’est pas en lançant des anathèmes contre celle-ci qu’on luttera contre la prééminence des techniciens et le culte de la rationalité bureaucratique : c’est en s’attaquant aux racines profondes du mal.

B. G.

➙ Administration / Bureaucratie / Démocratie / Fonction publique.

 J. Burnham, Managerial Revolution (New York, 1941 ; trad. fr. l’Ère des organisateurs, Calmann-Lévy, 1947). / G. Gurvitch, Industrialisation et technocratie (A. Colin, 1949). / J. L. Cottier, la Technocratie, nouveau pouvoir (Éd. du Cerf, 1959). / J. Billy, les Techniciens et le pouvoir (P. U. F., coll. « Que sais-je ? », 1960 ; 3e éd., les Technocrates, 1975). / G. Béville, Technocratie moderne (L. G. D. J., 1964). / R. Boisdé, Technocratie et démocratie (Plon, 1964). / H. Janne, J. Morsa, N. Delruelle et J. Coenen, Technique, développement économique et technocratie (Institut de sociologie, Bruxelles, 1964). / J. Meynaud, la Technocratie, mythe ou réalité ? (Payot, 1964). / P. Bauchard, les Technocrates et le pouvoir (Arthaud, 1966). / G. Elgozy, le Paradoxe des technocrates (Denoël, 1966). / J. K. Galbraith, The New Industrial State (Boston, 1967 ; trad. fr. le Nouvel État industriel, Gallimard, 1968). / H. Lefebvre, Position contre les technocrates (Gonthier, 1967).