Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
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Tchouang-tseu

En pinyin Zhuangzi, philosophe et écrivain chinois de l’époque des Royaumes combattants (350? -270? av. J.-C.).


En fait, Zhuangzi est le titre d’un ouvrage attribué au philosophe Zhuang Zhou (Tchouang Tcheou) et à ses disciples. Zhuang Zhou, dont les dates sont incertaines, est né au Henan (Ho-nan) et occupa un petit poste officiel dans sa ville de Meng (Mong). Sa seule biographie, couplée avec celle de Laozi (Lao-tseu) et qui se trouve dans les Mémoires historiques de Sima Qian (Sseu-ma Ts’ien, ier s. av. J.-C.), est extrêmement succincte. Elle dit qu’il vécut pauvrement, paraît-il, en raccommodant des chaussures. Mais il méprisait les honneurs et refusa la situation de ministre que lui offrait le roi de Chu (Tch’ou) sur sa réputation. L’anecdote, racontée dans le Zhuangzi, est célèbre : le philosophe expliqua aux envoyés qu’il préférait, telle la tortue, être libre et traîner sa queue dans la vase plutôt qu’être honoré dans un temple. Il était très lié avec un autre philosophe nommé Huizi (Houei-tseu), avec qui il avait de longues conversations sur le dao (tao). La mort lui prit ce seul interlocuteur. Elle lui prit aussi sa femme, mais cela ne l’empêcha pas de « chanter en battant une écuelle », car, dit-il : « Je découvris qu’à l’origine elle n’avait pas de vie... Quelque chose de fuyant et d’insaisissable se transforme en souffle, le souffle en forme, la forme en vie et maintenant voici que la vie se transforme en mort. Tout cela ressemble à la succession des quatre saisons. »

L’ouvrage qui porte son nom compte 33 chapitres, dont les sept premiers lui sont attribués. Disciple de Laozi, Zhuangzi et son livre ont donné une impulsion définitive au taoïsme naissant et en ont fait une des deux grandes tendances de la pensée chinoise. Cette période des Royaumes combattants est en effet celle d’une fermentation intellectuelle intense que l’on dénomme les « Cent Écoles ». De cette multitude, deux triompheront pour toute la durée de l’histoire chinoise, l’école de Confucius (v. confucianisme) et l’école dite « de Laozi-Zhuangzi » (v. taoïsme). Car c’est associés que ces deux philosophes traversent la postérité. L’œuvre de Zhuangzi, en dehors de toute considération philosophique, sociale ou politique, est un des chefs-d’œuvre de la littérature chinoise ancienne. C’est le premier texte en prose où s’affirme un style personnel de valeur. Son influence, tant sur la prose que sur la poésie, sera incalculable.

Très attrayant, plein d’une fantaisie proche souvent du fantastique, Zhuangzi est le premier de ces grands romantiques qui ont pour demeure l’univers et qui se promènent plus facilement montés sur des grues dans le ciel que sur les sentiers des hommes. Alors qu’il approche de la mort, il dissuade ses disciples de lui faire de belles funérailles en disant : « Le ciel et la terre seront mon double cercueil ; le soleil et la lune mes deux disques de jade, les étoiles et la Polaire mes perles et tous les êtres mon cortège. Qu’y ajouteriez-vous de plus ? » Il utilise avec beaucoup de verve l’anecdote, la parabole ou la métaphore pour illustrer ses idées. Tel cet animal fabuleux sur lequel s’ouvre le texte : « Dans l’océan septentrional se trouve un poisson nommé Gun (Kouen) dont la grandeur est je ne sais combien de milliers de stades. Ce poisson se métamorphose en un oiseau nommé Peng (P’eng) dont le dos s’étend sur je ne sais combien de milliers de stades. Lorsque l’oiseau s’élève, et vole, ses ailes sont comme les nuages du ciel... » Ainsi, les personnages de la mythologie, les rois de la légende, les divinités et les génies, les allégories telles que Pureté, Indistinction ou Intelligence, sont les protagonistes principaux de ses historiettes et discours. Mais on y trouve aussi de nombreux contemporains ou prédécesseurs proches, tels Confucius, Laozi, Huizi, Mozi (Mo-tseu) ou Gongsun Long (Kong-souen Long). Confucius et Mozi sont l’objet des attaques les plus mordantes et bien souvent tournés en ridicule. « Il est impossible de parler de la mer à la grenouille qui habite un puits : elle vit dans un espace trop limité. Il est impossible de parler de la glace à l’insecte qui ne vit qu’un été : sa durée est trop limitée. Il est impossible de parler du dao à un lettré qui vit dans un trou de sa brousse : il est limité par l’étroitesse de son enseignement. » À travers les siècles et les auteurs les plus divers, Xi Kang (Hi K’ang), Li Bo (Li Po*) ou Cao Xueqin (Ts’ao Siue-k’in*), on retrouve le souffle inspiré du philosophe, ses envolées lyriques et cette suprême ironie de celui qui sourit de tout et de lui-même. C’est ce sens de la liberté totale, dans la pensée et l’expression qui, parmi les innombrables legs de cette très grande personnalité, sera l’héritage le plus précieux dans la littérature chinoise.

D. B.-W.

➙ Chine [la littérature et la philosophie chinoises] / Taoïsme.

Tchou Tö

En pinyin Zhu De, usuellement Chou-Teh, maréchal et homme politique chinois (Ma’an [Ma-ngan], Sichuan [Sseu-tch’ouan], 1886 - Pékin 1976).


Sa personnalité est si étroitement associée à celle de Mao Zedong (Mao Tsö-tong*) que vers 1930 naissait, dans l’imagination populaire chinoise, le personnage mythique de « Zhu-Mao », symbole de la Révolution ; cette confusion devait durer plusieurs années.

Issu d’une famille de paysans aisés, il fait ses études à Nanchong (Nan-tch’ong) et Chengdu (Tch’eng-tou), puis à l’académie militaire de Kunming (K’ouen-ming), au Yunnan, dont il sort en 1911. Il adhère alors au Guomindang (Kouo-min-tang). Général de brigade dès 1916, il sert au Sichuan, puis devient chef de la sécurité au Yunnan (1921). Obligé à se réfugier à Shanghai, il y rencontre Sun Yat-sen, qui le persuade de voyager. En 1922, il se rend en France, puis en Allemagne, où il rencontre Zhou Enlai (Tcheou Ngen-lai*), adhère au parti communiste chinois et organise à Berlin la branche allemande du Guomindang. Expulsé en 1926, il rentre en Chine par l’U. R. S. S. Jiang Jieshi (ou Tchang Kaï-chek*) le nomme alors chef du département politique de la XXe armée au Sichuan et au Hebei. Contraint de quitter ce poste en raison de ses actions de propagande marxiste-léniniste, il arrive en janvier 1927 à Nanchang (Nan-tch’ang), où il devient chef du bureau provincial de sécurité et participe le 1er août au célèbre soulèvement de la garnison. Promu commandant de la IXe armée, il aide à la tentative d’établissement d’une base communiste au Guangdong (Kouang-tong), puis, pour se donner du répit, feint de se rallier au Guomindang avant de réorganiser ses forces en une 1re division de l’armée révolutionnaire des paysans et ouvriers avec Chen Yi (Tch’en Yi) comme commissaire politique. Trois mois plus tard, en avril 1928, il décide d’unir ses troupes à celles de Mao Zedong et forme avec lui dans les monts Jinggangshan (King-kang-shan) la IVe armée rouge et la première base révolutionnaire. En 1930, Zhu De commande la Ire armée rouge de front, il est membre du Comité central et président du Comité militaire du parti communiste chinois. À partir d’octobre 1930, comme chef des opérations au Jiangxi (Kiang-si), il donnera toute la mesure de ses capacités de chef militaire en faisant échouer les quatre premières « campagnes d’anéantissement » dirigées par Jiang Jieshi contre les forces communistes. La cinquième (1933-34) mit pourtant ces dernières en danger d’anéantissement et les contraignit à opérer la retraite historique connue sous le nom de Longue Marche. Partie du Jiangxi en octobre 1934, la Ire armée de front se rend d’abord dans le sud du Guizhou (Kouei-tcheou), puis gagne le nord du Sichuan, où elle rejoint en juillet 1935 la IVe armée de front de Zhang Guotao (Tchang Kouo-t’ao). De sérieuses divergences éclatent alors entre chefs communistes ; pour des raisons encore obscures, Zhu De demeure au Sichuan avec les Ve et IXe armées et les forces de Zhang Guotao (qui l’a peut-être retenu contre son gré), tandis que Mao Zedong, président du Comité central du parti depuis janvier 1935, reprend sa marche vers le nord-est avec Lin Biao (Lin Piao*), Peng Dehuai (P’eng Tö-houai) et le reliquat de la Ire armée. Ce n’est qu’en octobre 1936 que l’ensemble des forces communistes, très éprouvées, se regrouperont dans le nord du Shănxi (Chen-si). Pendant la guerre sino-japonaise (1937-1945), Zhu De commandera la VIIIe armée de route, puis le XVIIIe groupe d’armées, tout en étant aussi le numéro 2 du parti et le vice-président du Comité militaire révolutionnaire. Il est nommé commandant en chef de l’armée rouge, devenue en 1946 l’armée populaire de libération, poste qu’il conservera jusqu’en 1954. Jusqu’à cette date, il aura été le chef des armées et le second de Mao sur le plan politique ; depuis lors, au contraire, les fonctions qui lui sont dévolues auront un caractère de plus en plus honorifique. Vice-président de la République de 1954 à 1959, membre du Conseil de défense nationale, il est en 1955 le premier maréchal de la République populaire et présidera à partir de 1959 le Comité permanent de l’Assemblée nationale populaire. Réélu membre du IXe Comité central en 1969 et du Xe en 1973, il n’a plus, en raison de son âge, qu’une activité politique réduite.